Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

publication de mes élucubrations

24 Nov

et on avance encore un peu

Publié par Clément RAULIN

Deuxième rapport

Entre deux patients, elle résistait de mois en mois à son rituel, mais, après celui-là, sa drogue devenait vital. Elle avala d'un trait son verre de vodka, s'enfonça dans son fauteuil la tête rejetée en arrière et les yeux fermés. Des larmes coulèrent du coin de ses orbites. Elle les sentit rouler le long de son beau visage.

Elle se força à se concentrer sur cette image. Les petites gouttes salées coulaient au rythme des micros imperfections de sa peau, au grès de ses petites ridelles encore imperceptibles, elles se déplaçaient et en roulant. Une petite colonie de larmes vint se reposer au coin de ses lèvres, elle les lécha en souriant un peu. Un instant, elle songea à cette peau que l'alcool et le stress ferait plus sûrement vieillir que les affres du temps.

Sur cette mauvaise pensée, elle se redressa, se leva pour aller dans la petite salle d'eau contigu à son bureau. Elle s'y rinça le visage et se lava les idées. Elle revint à temps pour entendre la voie de son supérieure surgir de l’interphone.

« Alors Mlle Doris, vous avancez? Elle crut percevoir une pointe d'empressement. Signe de personnalité qu'elle connaissait peu chez le gouverneur.

  • J’ai gagné un point aujourd’hui, mais il est clair qu’il a oublié ce qu’il lui est arrivé et qu’il cherche à comprendre.

  • En êtes vous sûre ?

  • Ou alors c’est qu’il ne veut pas se rappeler. Il me semble qu’il refuse de parler de lui, c’est pour cela qu’il pose autant de questions.

  • Color of night ?

  • Par exemple

  • Il vous a eu sur ce point là ?

  • Je ne pouvais me douter qu’il aille jusqu’à renversait la relation malade docteur.

  • C’est-à-dire ?

  • Je ne peux ignorer que sur ce fait il a essayé de m’analyser. Heureusement je ne suis pas rentrée dans son jeu. Par contre j’ai peur qu’il insiste pour savoir d’où proviennent mes informations.

  • Bien, vous continuerez plus tard.

  • Quand ? »

Pour toute réponse, elle eut droit au bit de fin de communication. Pour la première fois, son mentor lui cachait des informations et la laissait sciemment dans le flou le plus totale.

La vie de Doris

Son appartement était à son image : très sobre, une salle, une cuisine, une salle de bain.

La chambre et le salon ne faisaient qu’un, cette pièce était meublée d’un canapé lit, d’une table basse et d’un meuble télé vide. Près du lit trônait une vieille chaîne hi-fi affublée d’un vieux tourne disques. Cette rareté expliquait les cartons de vinyles empilés près du meuble. Le reste se constituait de bibelots, boites de pizza et autres bouteilles de vodka. Mais elle aimait cet endroit, ce lieu qu’elle appelait son trou à rat, son unique amant ; aucun des autres ne l’avaient supporté. La lumière très faible, perçant par la seule lucarne éternellement sale, relevait de sa préférence. Et puis, il y avait tous ces classeurs portant le nom d’enfants, de femmes et d’hommes qu’elle avait eus comme patients ; des dizaines de fiches sans visage et autant de personnes faibles, malades et, peut-être, aujourd’hui, décédées. Quand elle regardait ces dossiers, elle se demandait pourquoi elle aimait son métier, sa vie. Depuis peu, cette question l'emplissait de plus en plus souvent.

Elle entra dans son trou comme on entre dans une église. Toujours tranquillement, elle ouvrait la perte pour se glisser dans son appartement. Elle la repoussait doucement, forçant juste un peu pour entendre le fermoir claqué d'un son ferme. Après avoir été ses baskets, elle glissait en chausson jusqu'à la cuisine, se servait un verre de coca. Servie, elle venait se mettre en tailleur au côté de la table basse. Une fois ce petit rituel achevé, elle repensait souvent à l'un de ses patients les plus emblématiques de sa journée.

Elle se rappela de sa première rencontre avec moi. Quand ce nouveau patient était arrivé, elle était là. Par un triste hasard, elle se trouvait aux urgences pour y résoudre un conflit. Une mère et sa fille avait débarqué une heure plus tôt dans l'endroit le plus agité de l'hôpital. La petite saignait avec parcimonie d'une légère entaille au bras. Rapidement, une infirmière y avait posé une gaz et leur avait dit de patienter avant qu'un interne ne vienne y regarder de plus près. Puis, avec un grand sourire, elle avait donné un bonbon à la fillette et s'en était allé s'occuper de blessé autrement plus sérieux. La mère s'était alors mise en colère et courait dans tous les sens, hurlant, à qui voulait l'entendre, que personne ne prenait la blessure de sa fille au sérieux. L'infirmière en chef, responsable de ce service, avait tenté d'intervenir en vain. Face à ce tourbillon qui focalisait de plus en plus l'attention sur elle, elle se trouvait démunie. Alors, avant de prévenir la sécurité et d'augmenter encore un peu l'aspect sulfureux de l'affaire, elle avait fait appel à son amie Doris. La psychiatre se trouva, elle aussi impuissante dans cette histoire. La mère, arguant qu'il ne fallait quand même pas la prendre pour une folle, mais juste pour une mère responsable, sortit des locaux sans sa fille, menottée et traînée dehors par deux hommes en uniforme.

Les deux amis buvaient un café dans la fraîcheur de la nuit quand l'ambulance débarqua sirène hurlante. Mû par leur conscience professionnelle elles s'approchèrent. C'est ainsi, qu'elle le vit pour la première fois, allongé sur une civière, le corps recouvert d'une couverture chauffante, le teint blafard. Son pou était faible, ses poignets emmitouflés de pansements et ses yeux mi-ouverts fixaient le vide sans relâche. Sur son visage, elle n’avait put percevoir nul sentiment ; aujourd’hui, elle se demandait s’il en avait éprouvé une seule fois dans sa vie.

Soudain, elle se sentit seule, incroyablement seule. Son appartement lui parut alors trop grand. Tous ses ex-amants, même les pires, lui manquèrent. Un peu d’humour, de tendresse ; voilà ce qu’elle désirait …parfois.

Une sonnerie, un visage apparut sur le visiophone posée en travers de la table basse :

« Doris ? C’est Doriande.

  • Tu désires ?

  • Comment tu vas ? Le boss m’a dit que le nouvel arrivant risquait de poser des problèmes.

  • Tu m’appelles pour parler boulot. Tu crois que j’ai envi de parler boulot à cette heure.

  • Je voulais seulement essayer de t’aider un peu. Tu sais, des tarés, on en a déjà tous vu.

  • Bon, si tu insistes. Lui, il m’inquiète vraiment, c’est le genre de type bizarre qui s’approche de la fenêtre pour me demander si je crois qu’il est capable de sauter. C’est assez troublant, non ?

  • Je vois. On se voit à la cascade pour en parler. Disons 19 heures à la table 110.

  • O.K. »

Cela laissait une bonne heure à Doris pour se préparer et rejoindre l'endroit. En son fort intérieure, elle remercia sa collègue de la sortir. Il lui semblait supporter de mois en mois la solitude.

Dans la cité, la cascade restait, pour beaucoup, le seul endroit où l’on pouvait manger tranquillement dans un cadre agréable. Le restaurant se trouvait au bout d'une longue avenue devenue piétonne.. Il s'agissait dans un quartier extrêmement vivant, entre un bar moderne, et une vieille église. Sa façade bleue nuit s'étalait sur vingt mètres de longs et deux étages. Devant l'étale, une immense terrasse chauffée avait été installée. Été comme hiver, de 18h à 22h, elle ne désemplissait pas.

Quand Doris arriva, Doriande, une grande brune, se trouvait déjà assise à la table 110, au pied d’une chute d’eau artificielle. Elle arborait de grandes pommettes saillantes sur une bouche un peu trop fine. Ses cheveux tirés en arrière mettait en évidence ses grands yeux verts, ainsi qu'une sensation de dureté. Son visage semblait taillé dans la pierre, il n'était ni laid, ni beau, juste efficace.

L'endroit, comme d'habitude était bondé. Toutefois, à peine assise, un serveur tout de vert vêtu pris la commande : deux poissons à la crème de noix accompagnés de whisky irlandais. Bien qu’elle ne soit pas aussi rétro que son amie, Doriande refusait rarement un verre de cet alcool des terres perdues. Elle ne parlait jamais à Doris de sa tendance à vivre dans le passé. Par cet aspect, elle ressemblait bien souvent à ses clients ; elle n’en était que meilleur docteur.

« Comment va Gérard, demanda Doris ?

  • Mon frère va bien. Je te remercie de t’en inquiéter. Ce soir il doit surveiller le quartier 113.

  • Il a eu de la chance de trouver ce poste, tu ne cois pas.

  • Je ne sais pas vraiment. Tu sais : il payait bien au chômage, et puis, il aurait pu trouver une autre place … moins dangereuse. Je sais que notre supérieur a fait beaucoup pour lui, mais j'ai beaucoup de difficulté à me dire que cette place dans la milice est une bonne chose. »

Si Doriande semblait plus moderne que Doris, elle n’en était pas moins paranoïaque.

« Et toi, au niveau sentimental ?

  • Rien, mes patients, c’est tout. En fait, le dernier a refusé net de rentrer dans mon appartement. Il a dû avoir peur. Elle esquisse un sourire triste à ses paroles. Et, il y a le métier, il me prend du temps.

  • Arrêtes, prends tes semaines de vacance. Je croyais que tu devais enfin le faire.

  • Oui, mais il y a ce nouveau patient qui vient d’arriver et j’étais la seule à pouvoir le recevoir ce soir là.

  • Je t'en prie, décroche, tes patients, je peux les reprendre, même celui là...

  • Tu as peut être raison, mais nous ne sommes pas ici pour parler travail n'est-ce pas, raconte moi plutôt comment ma si jolie amie s'en sort côté sentimental. »

Doriande sourit alors ; le serveur déposait les verres sur la table. Elles portèrent un rapide toast à leurs amants. Pour la grande brune, ils défilaient, elle s'aimait à se comparer à une prédatrice des temps modernes et n'arrivaient pas à envisager son existence autrement. Doris admirait aussi son ami en cela. Doriande, en de nombreux points, était un modèle pour elle. Être assis à cette table, s'était prendre un peu une leçon de vie, regarder dans un miroir ce qu'elle aurait put être, mais aussi tout ce qu'elle pouvait exécrer dans cette nouvelle humanité désincarnée.

Le reste de la conversation se perdait sans cesse. Il s’agissait de la discussion de deux amies séparées par tout et ne désirant pas parler de même chose. Elles se séparèrent vers minuit, fortement éméchée et quasi heureuse. Le cœur un peu plus léger, Doris rejoignit son trou pour y passer une nuit sans rêve.

Commenter cet article

À propos

publication de mes élucubrations