Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

publication de mes élucubrations

02 Dec

après

Publié par Clément RAULIN

Le commissariat

Comme un symbole d'une sérénité retrouvée, le nouveau gouverneur, le bien aimé Docteur Garrison, de la cité avait voulu un bâtiment d'une grande sobriété pour accueillir un des grands pouvoir régalien. Peu après son arrivé, dans le secteur nord de la cité, juste en bordure du périphérique, à un jet de pierre d'une ancienne cité ouvrière devenu un des nombreux ghettos ethniques du vieil état, il avait entrepris la construction d'une large et haute tour de verre et d'acier, un monobloc circulaire, sans angle ni cassure, entourant un immense patio arboré, sorte de jardin d’ébène pour les garants de l'ordre public.

Au sommet des vingt étages, il avait fait aménagé deux bureaux surplombant une unique plate-forme de travail. Dans les débuts de son règne, il avait préféré être au plus prêt de ce lieu de pouvoir. Il avait occupé l'un des deux bureaux avant de le déserter de plus en plus souvent : c'était un endroit austère ouvert sur l'avenue principal de la cité et dont la vue se perdait au delà du lointain océan. Seulement meublé d'un bureau en chêne gris et de trois voltaire, il contrastait avec celui du divisionnaire. Encombré d'armoires en fer débordant de papier, de fauteuil en cuir entourant des tables rondes chargées d'ordinateur, le chef de la sécurité travaillait en permanence entouré de trois collaborateurs chargés de lui rapporter en live un maximum d'informations sur la vie de la cité. Lui même, souvent debout derrière un vaste bureau en verre, scrutait en quasi permanence une dizaine d'écran tout en conversant via une oreillette. Se faisant, il tournait souvent le dos au nouveau quartier des affaires, construit en lieu et place des ghettos.

Parfois, mue par un besoin de se frotter à une forme de réalité, il sortait de sa bulle pour se planter au parapet de son balcon surplombant la plate-forme destinée au résolution des meurtres et observait une partie de ses subordonnés au travail. En ce jour, il se trouvait être accompagné du docteur. Assis un peu en retrait dans un large fauteuil, le gouverneur gardait les yeux fixés sur sa tablette ; ils y contemplaient un nombre de données promptes à noyer une grande majorité de cerveaux.

Une centaine de personnes s’affairaient autour des tables ; elles allaient de l’une à l’autre, tapotant tantôt sur un ordinateur, tantôt sur un autre, répondant parfois au téléphone ou s’arrêtant l’espace d’un instant pour échanger deux-trois mots avec un collègue. Certains entraient, de gros dossiers sous le bras, les déposaient sur un bureau, puis repartaient. D’autres sortaient visiblement pressés, l’air anxieux. Ils croisaient des hommes qui en poussaient violemment d’autres dans le dos. On pouvait lire sur leur visage de fourmis des sentiments divers : de la gentillesse à la haine, de la compassion au dédain satirique, du calme à la peur. Mais, un point commun les liait tous : ils travaillaient pour la loi, l’ordre établie, les citoyens, la haute administration qui décide.

L’imposant commissaire divisionnaire surveillait ce monde du haut de sa plate-forme.

«Que pensez-vous de cette agitation?

  • A vrai dire : pas grand chose. Cela semble être dans l’air du temps. Chaque organe de la cité semble touché de frénésie en ce moment. Le gouverneur répondit tout en tapotant sur un clavier virtuel.

  • Comme les fourmis, Docteur, désormais, chacun s’attache à faire ce qu’il a à faire sans chercher à se reposer ni même à se poser une seule question. Vous vous intéressez aux fourmis? Aucune émotion ne transperça sur le visage du Docteur quand il reçut la question appuyée par le regard du policier.

  • Je n’en ai jamais pris le temps en fait. Je dois avoir laissé quelqu’un d’autre s’en occuper.

  • Voyez-vous, pour certains, les fourmis possédaient la société parfaite. Je n’avais jamais osé croire, dans ma prime jeunesse, que l’homme se complairait dans un tel système. Pourtant, tous semblent heureux?

  • Et les rebelles? Qu’en pensez-vous cher commissaire?

  • Des robots déréglés à remettre sur le droit chemin par tout les moyens. N’avons nous pas gardé la section « mort violente » à l’hôpital Jaunasse pour se garder de leurs méfaits.

  • Vous voilà philosophe mon ami. Seriez vous malheureux pour parler ainsi?

  • Peut-on dire que le bonheur ou le malheur mérite encore leur place dans la société parfaite? Ces termes ne sont-ils pas trop primitifs.

  • Certes, certes. Mais je suppose que vous ne m’avez pas fait venir pour discourir sur la façon de gérer cette citée.

  • Non, mais je trouve que cette notion touche le sujet dont je voulais vous entretenir. »

Le gros boss avait à peine bougé, il gardait les yeux fixés sur ce monde de fourmis qu’il contrôlait non sans une certaine fierté. Pourtant, ici, dans sa salle du trône, il se sentait inférieur à celui qu’il appelait, sans savoir pourquoi, Docteur.

  • Venez en au fait !

  • Avez-vous avancé sur l’affaire du pont.

  • C’est vous la police.

  • Ne tournez pas autour du pot, je vous parle de notre principal suspect.

  • Il n’est pas vraiment coopératif et semble faire un véritable blocage sur cette période de sa vie.

  • Pourtant, vu qu’il s’agit du seul témoin, il faudrait voir à activer. Je vous rappelle que la loi nous laisse une semaine pour régler une telle affaire avant de la classer d'en supprimer tous les suspects.

Le dit Docteur se leva alors et vint se placer à côté du commissaire, face à la fourmilière.

  • Et si ce n’était qu’un fait divers, un grain de sable dans notre belle mécanique, un petit grain sans importance qu’il suffit de retirer.

  • Etouffez l’erreur, nettoyez comme pour chaque cas similaire. C’est cela Docteur ?

  • Souvenez-vous : le secret de la réussite.

  • La police, tel un aspirateur, aspire le venin de cette cité sans réfléchir. Pas mon genre Docteur. Excusez du peu, mais j’aime comprendre.

Ce dernier embrassa le boss d’un regard agacé et reprit :

  • Et eux, quand pensent-t-ils ?

  • Cela fait bien longtemps qu’on les paye pour ne pas penser…

  • Ou pour penser vite !

  • Quelle est la différence Docteur ? Un aussi imminent médecin que vous devrait se pencher sur cette question.»

La vie de Doris II

Sa voiture, une vieille Clio d’un autre siècle, elle ne l’aurait changée pour rien au monde. Sur le siège passager était assis un grand blond aux yeux bleus : elle l’avait rencontré au bal de la veille. Il s’était presque imposé à elle. Il n’était rien, un paumé comme on en croise dans ce type de fête ; son parallèle masculin.

Dès son arrivée avec Doriande, elle l’avait remarqué, seul, assis à la table du fond. Elle était un peu surélevée, on pouvait y observer tout le monde. Il n’avait guère tardé avant de lui faire envoyer un verre puis une rose. Vers le milieu de la soirée, il s’était présenté à elle comme étant représentant en chaussettes et répondant à l’improbable nom d’Adriel Falard. Il aimait ses yeux et le vieille musique.

Etrangement, il ne possédait pas de voiture ; cela faisait de lui un exécrable menteur. Mais, après tout, il parlait et faisait l’amour comme un romantique, et Doris adorait cela.

Toutefois, elle ne pouvait ignorer que ce soir il recommencerait son cinéma ailleurs, pour une autre fille. Cela semblait n’avoir aucune importance, il s’agissait d’un rebelle ; elle aussi. Evidemment, Doriande ne comprenait pas ; elle faisait tellement partie du système.

« Ma chère Doris, tu m’as à peine parlé de toi hier soir. Dit-il en lui passant la main dans les cheveux.

  • Tu ne m’en as pas laissé le temps. Tu étais si tendre, si amoureux… si stéréotyper eut-elle voulu ajouter.

  • Pourtant, j’aimerais savoir, mieux te connaître avant de partir.

  • Je travaille à l’hôpital Jaunasse. Je suis psychiatre au quartier « mort violente ».

  • Tu t’occupes donc des rebuts, des cas, de ceux qui gênent ou risquent de gêner le bon fonctionnent…

  • Tu n’as rien d’un romantique, n’est-ce pas ?

  • J’ai tout appris dans de vieux bouquins.

  • Le parfait dragueur ! S’exclama Doris en point final à leur histoire. »

Elle l’avait déposé au bar des représentants ; il n’avait pas menti, il avait simplement appris à draguer grâce à la société actuelle. Quelque part, il devait être heureux, pensa t-elle.

Enfin, elle arriva. L’hôpital était un grand bâtiment sans charme où le service de sécurité paraissait plus important que celui des urgences. Elle ne comprendrait jamais ce qui ne tournait pas rond dans ce monde parfait, fierté du gouvernement fantôme de la cité.

Dans le couloir des urgences, les mêmes cris éternels, les mêmes questions se mêlaient.

« Pourquoi nous, qu’est ce qu’on leur fait exactement à eux … ».

Déjà Doriande parlait avec un patient, il était allongé sur un lit roulant, sa main gauche serait frénétiquement son bras droit. Doris, ombrageuse se dirigea alors vers un autre blessé. Elle n’avait pas même la force de parler, son visage ensanglanté laissait à peine percevoir un masque de fatigue de funeste présage. Sur sa plaque, en plus d’un numéro, était indiqué « nombreuses coupures au visages ». Rien d’autre n’indiquait pourquoi il y avait ces nombreuses blessures. A coté de son lit pleurait un homme. Il tenait dans ses grosses mains celles de sa fille. Son regard croisa celui de Doris alors plongé dans un compte rendu déshumanisé ; il voulait dire quelque chose, songea-t-elle, mais quoi ?

Malgré ses années de services, la situation la fit craquer. Pour s’en débarrasser, elle stoppa un infirmier en plein travail et lui ordonna de conduire la jeune patiente au bloc C. Ce petit manège ne put échapper à une Doriande de plus en plus soucieuse de l’échappée sauvage de son amie ; et, quand Doris entra dans les toilettes, elle était déjà sur ses talons.

L’image qu’elle vit dans le miroir, elle ne l’aimait pas : la tristesse et la fatigue tiraient ses traits. Malgré ses tentatives grimaçantes pour détendre son visage, elle restait la même : beauté froissée par un mal interne.

De loin, son amie l’observait, cherchant à comprendre, peut-être, pourquoi elle appréciait tant Doris, une inadaptée à ce travail et à ce monde.

Le blues de la mort passée, elle se fit, une fois de plus, une raison ; elle se devait d’aider ces pauvres gens qui ne pouvaient croire en leur destin. Soudain, elle sentit une main se poser sur son épaule. Dans la glace, elle vu le visage inquiet de son amie.

« Il faut vraiment que tu te reposes. Je t’en pris : demandes des vacances. »

D’un geste brusque, Doris se dégagea de cette emprise emprunte de pitié, se retourna pour aller planter ses yeux bleus dans le regard sombre de la brune. Surprise par cette soudaine violence, elle recula, le visage dubitatif.

« Tout va bien. S’exclama-t-elle dans une voix mélangeant colère et larmes. Je te pris d’arrêter de me harceler de la sorte.

  • Mais, je ne te veux que du bien.

  • Je ne suis pas une de tes patientes. Lâcha en conclusion Doris, avant de tourner le dos à son amis pour retourner dans le couloir. »

Replongeant dans ce semi-enfer, elle se dirigea d’un pas résolu vers le bloc C. L’homme était assis face à une porte ouvrant sur les salles de soins intensifs interdites au public. Sur ses genoux, reposait une veste ensanglantée ; il pleurait. Lui qui, par sa carrure de rugbyman, aurait pu représenter la force, faisait, ici, preuve de faiblesse. A l’arrivé de Doris, il se leva et s’approcha d’elle le regard bas.

  • Relevez donc la tête monsieur …

  • Delon, monsieur Delon. Il avait de jolis yeux gris. Je vous remercie : sans vous, ma petite fille serait encore dans le couloir.

  • Où se trouve t-elle ?

  • Vous ne savez pas ? Ce n’est pas vous qui vous êtes occupé d’elle.

  • Non, mais je vous dois bien une explication. Je suis juste chargée de m’occuper du moral des gens qui déambulent ici.

  • Vous êtes psy ?

  • En quelque sorte. Vous désirez me parler de ce qui vous est arrivé.

  • Pourquoi pas.

  • Alors, veuillez me suivre. »

Elle entraîna alors le pauvre homme derrière elle, dans une traversée blanc cassé, de portes coupe feux, de chambres anonymes et de plaintes sourdes. Elle marchait vite, toujours quelques pas d'avance. Surtout ne pas se retourner sur ce pauvre homme, ne pas compatir. Derrière son dos, elle le sentait se recroqueviller sur lui même, traînant sa masse comme un miséreux écrasé par le poids de la souffrance ambiante.

Comme les lions ont leur domaine, les psychologues de l’hôpital Jaunasse ont leur quartier ; pour Doris, il s’agissait du bloc C. Toute personne envoyée vers ce bâtiment pouvait la consulter librement. Il lui suffisait de souffrir d'une vingtaine de mètre de parcourt. Seul ceux dépendant du service psychiatrique de ce bloc y étaient astreint.

Bruit de clef en serrure, elle ouvrit la porte machinalement sur son espace de travail pour y laisser entrer son client. Il pénétra les lieux, le regard en stresse, se posa proche d'une chaise en disant :

« J’aime bien ce bureau. Cette grande baie, c’est chaleureux, cela donne de la lumière.

Elle le dépassa, l'invita à prendre place sur une chaise avant de s’asseoir elle même. Se voulant professionnelle, elle asséna sa rhétorique d'école :

  • Alors ?

  • Elle conduisait, elle adorait conduire, vous comprenez. Ma femme se trouvait sur le siège passager. Elles aimaient bien me charrier, alors elles m’avaient fait monter derrière et…

Il se prit la tête entre les mains et écarquilla les yeux.

  • Ils doivent la sauver. Je n’ai plus qu’elle…. Le camion est passé. Elles n’avaient pas leur ceinture. Je leur avait pourtant dit.

Il croisa les bras sur la table et s’y enfuit sa figure pleine de larmes.

  • Ma femme a traversé le pare brise et ma fille a bien failli la suivre. Que vais-je devenir ? »

Situation tragique et habituelle se dit-elle ; un père resté seul, indemne d’un accident où tous ont péri ou presque. Cette histoire, on lui avait raconté mainte fois à la fac. Pour elle, il s’agissait d’un cas d’école tout comme l’homme de la veille au soir : quelque chose que l’on a vu et que l’on verra encore.

« Vous dormirez ici ce soir. L’infirmière va vous donner un calmant et nous analyserons cela demain. » C’était sa phrase type de fin de premier rendez-vous. Elle appuya sur un bouton de son terminal téléphonique, murmura quelques consignes et invita de nouveau, son patient à la suivre.

Tel un drogué, il se laissa guider vers sa chambre ; elle l’aida à se coucher avant d’appeler une infirmière. Sans demander pourquoi, la demoiselle en blouse blanche administra l’injection du sédatif. Ainsi va la vie pensa Doris en voyant cette inconnue faire son devoir.

Sa fille avait été opérée en urgence, mais nul ne pouvait encore se prononcer. Le chirurgien ignorait si elle survivrait à ce drame aussi bien physiquement que moralement. Doris l’observait de derrière la vitre : adolescente au visage bandé, branchée à des appareils de survie. A ses côtés, se tenait le médecin de garde, un de ses amis.

Depuis cinq années, il travaillait ensemble, main dans la main ; chacun soutenant l’autre dans la détresse. A cet instant, leur moral à tout deux en avait pris un coup. De taille moyenne, il arborait des cheveux roux coupés courts et de petits yeux bleus ou verts, fonction des ses humeurs. En ces moments là, ils reflétaient un vert brillant trop intense : mélange de tristesse et de mélancolie. Elle aimait être à ses côtés comme s’il eut s’agit de son propre frère, sentir la force apparente de son esprit, toujours infaillible en sa présence.

Comme à chaque fois en présence d’une telle situation, il saisit sa main et la serra pour la faire réagir.

« J’ai parlé à Doriande…

  • Pierre ! S’il te plait ; pas toi ... »

Aujourd’hui encore, elle se demande si elle n’aurait pas dû leur dire que tout allait bien et les envoyer voir ailleurs, lui et Doriande.

  • Non, je ne dirais rien, je te respecte trop pour cela. Il faudrait juste que l'on pense à se détendre.

  • Comment cela ? Sa voix trahissait une forme d'agacement.

  • J'ai du travail, nous en reparlerons certainement ce soir. Discrètement, il lui serra la main du bout des doigts dans un tendre sourir. »

Ce soir là, pareillement à tous les mercredi depuis quatre ans, ils se retrouvèrent tous trois à la table n°10.

Pierre portait un complet gris élimé aux manches et une chemise bleue délavée et mal assortie. Il ne pouvait détacher du regard son visage joliment triste. Avant de venir, elle avait eu juste le temps d’enfiler un de ses sempiternels jeans et un court maillot blanc. Elle regrettait quelque peu d’être venue et aurait préféré aller draguer en solitaire dans un club de la rive gauche. Seule Doriande semblait totalement épanouie ; elle étalait un arrogant sourire depuis son entrée.

  • Alors Doriande, comment va se cher Gérard ? Demanda poliment Pierre.

  • Bien, merci. Il rentre demain du secteur treize. Cela fait déjà une semaine qu’il y est.

  • On va pouvoir fêter cela ensemble demain soir. Doris avait sorti sa réplique favorite avec un enthousiasme fort peu convaincant. On pourrait se retrouver au Club 31 pour vider quelques Vodka...

  • C’est à dire qu’il n’est parti que depuis une semaine. Balbutia Doriande déconcertée par le penchant fêtard auto destructeur de son amie. Et puis, on a déjà prévu autre chose.

  • Petite fête en famille. Intervint Pierre tout en contraignant Doris à se taire sur ce point.

  • Tu as compris.

  • Libre arbitre. Hurla-t-il pour conclure le chapitre délicat avant d’interpeller en parlant haut et clair un serveur qui tardait à se présenter.

Un petit homme vêtu de vert se présenta alors l’air fort penaud. En attendant la commande que Pierre faisait, à son habitude, tarder avec un plaisir sadique, il balbutia de façon fort inaudible le souhait de la direction de voir le groupe manger gentiment sans perturber outre mesure le dîner des autres. Il ajouta, de manière à ce faire entendre cette fois, un s’il vous plaît ; il y mit force pitié. Feignant d’accéder à ses souhaits d’un mouvement de tête ne signifiant ni un réel accord, ni un réel désaccord par ailleurs, le docteur commanda pour tous du saumon et du champagne à volonté. Puis, voyant la tête débiteuse du pauvre serveur, il éclata de rire.

« Faisons un festin ! » s’écria Doris au grand désespoir du directeur qui observait le spectacle depuis une dizaine de minutes.

Comme pour répondre à cette invitation Doriande et Pierre entonnèrent à gorge rompue une vieille chanson paillarde du siècle passé. Elle racontait l’histoire d’une blonde légère culbutée, dans la jovialité supposée de la campagne du début du vingtième, par quelques gosses fort agréables quoique pas très malins. L’amie belle et attrayante allait les chemins à la recherche de l’amour physique, elle aimait chanter dans les auberges de bord de route et finir saoule au bras d’un damoiseaux riche en apparence. Sur un air simple, les strophes érotiques cinglaient dans la bonne humeur de la petite table n°10. L’atmosphère bon enfant des médecins contamina vite tout le restaurant au grand damne du directeur qui se tenait la tête. Ainsi, quand Doris entama en solo et pour la deuxième fois le refrain ventant la légère vertu de la donzelle, la moitié de la salle repris en cœur les trois douces phrases tandis que l’autre moitié s’enfuyait craignant pour leur salut et camouflant sous leurs amples manteaux les oreilles délicates de leurs bambins. Saluant ce mouvement de sifflets et de cris de joies, les tables tanguèrent pour se rapprocher et se cogner renversant vaisselles et verres dans une forme de liesse contagieuse. Doucement, la salle prit une forme plus conviviale, où chacun pouvait toucher son voisin, embrasser sa voisine ; le saumon, le champagne, la vodka et la coke arrivaient en abondance sur les tables sous la commande d’un Pierre intronisé, l’espace d’une soirée, en grand organisateur. Finalement, le directeur joua le jeu, pareillement à tous les mercredi : il demanda à l’orchestre de jouer les airs entraînants des années 1960, intima l’ordre à ses serveurs de céder au moindre désir du médecin fou avant de se mettre à compter le nombre de convives présents et le prix qui leur reviendrait de payer avant de sortir de l’orgie qui se faisait.

Ce soir là, nombres de personnes évitèrent la Cascade. Tant qu’aux autres, ils vinrent faire la fête avec les trois amis. L’endroit devenait, l’espace d’une soirée, le repère des rebelles tranquilles comme aimait les appeler l’inspecteur. Il observait le phénomène se perpétuer de sa voiture et n’interviendrait pas même si le règlement le voulu. Par acquis de conscience, il se contentait de veiller au possible dérapage malsain d’un tel non événement. La jeune psychiatre blonde en oublia sa journée et sa discutions avec Pierre. Elle adorait de plus en plus l'effet abrasive de ces soirées débauchées, hier dans les bras d'un inconnu, ce soir l'esprit embrumé d'alcool et de drogue, elle se détendait simplement comme ses amis lui suggéraient.

Le lendemain, tels tous les jeudis, le réveil de Doris fut difficile : sa tête, ses jambes, son estomac et tout son corps avait fait alliance afin de lui rappeler ces excès de la nuit. Clopinant, se tenant au mur, elle fit tant bien que mal la courte distance séparant son lit de la cuisine. Un café chaud l’y attendait ; pour résoudre ses maux, elle y adjoint un verre d’eau agrémenté d’aspirine. Dehors, le jour tardait, mais, l’agitation de la rue portait déjà à ses fenêtres un brouhaha incessant. D’habitude, elle aimait analyser le melting-pot de ses sons ; en cette heure, elle aurait préféré jouir du calme de la montagne ou du silence inquiétant d’une nuit noir de campagne. Partie dans ses rêves, elle ne réagit qu’au deuxième coup de sonnette. Les yeux mi clos et vêtus de sa légère nuisette de satin, elle ouvrit la porte sur Pierre. Dans ses bras musclés il tenait un sac de croissants chauds, il n’avait pas eu même le temps de s’habiller et portaient toujours son pyjama rouge.

« Désolez, sourit-il, l’air penaud, j’ai encore oublier les clefs.

Effaré, ayant presque oublié la fin de sa soirée passée avec son tendre amant, elle le regarda bouche baie.

  • Mais entre donc.

Au passage, elle le débarrassa instinctivement du sac.

  • C’est gentil d’avoir pensé à aller chercher le petit déjeuner.»

Après un léger sourire et un doux baiser, il se dirigea vers le canapé lit qu’il entreprit de replier et ranger. Doris en profita pour lui servir une tasse de café et disposer les viennoiseries encore fumantes sur un petit plateau d’osier. Sans même le regarder ni prononcer un mot, elle servit le repas matinal sur la petite table de salon. Ainsi, comme s’il eut s’agit d’un cérémonial ils se retrouvèrent assis l’un à coté de l’autre, méditant les yeux plongés dans leur jus noir en grignotant un croissant. Pendant ce temps, le soleil doucement pointait ses rayons. Quelques uns vinrent réchauffer instantanément le studio. Pierre posa alors sa tasse vide, se leva, regarda tendrement mais pas trop Doris et dit calmement :

« Il est temps de nous préparer. Oublions cette nuit le temps d’aller travailler. »

Elle osa à peine soutenir son regard avant d’entrer dans la salle de bain. Cette nuit, comme cela leur arrivait parfois, ils s’étaient aimés. Mais, au matin, il se devait d’oublier ; oublier car, après tout, il n’était que des amis et collègues et voulaient tous deux le rester. La douche trop froide prise par Doris servait à cela : à éloigner le souvenir formidable de l’étreinte.

Lorsque, un quart d’heure plus tard, ils passèrent la porte, Pierre crut bon d’ajouter qu’il ne fallait jamais se retourner et toujours regarder devant soi. Elle détestait ses phrases toute faite sans fondement ni finalité de son avis.

La voiture menée par Pierre glissait silencieusement sur l’asphalte. Inexorablement, elle essayait de garder les yeux ouverts, fixés sur la ligne blanche. Elle se répétait qu’au bout de cette dernière se trouvait son avenir : son poste de travail au bloc C l’attendait. Pierre, son ami, rejoindrait le service des urgences et l’orage sévissant dans sa tête se terrait de nouveau.

Elle était un peu en retard, la secrétaire générale lui jeta un regard noir en indiquant son bureau du regard. Un patient l'attendait sûrement. Il s'agissait là d'une de ses règles non approuvées par la direction, elle préférait, en cas de retard de sa part, faire patienter ses patients dans son bureau, elle trouvait cela moins angoissant pour eux que la fade salle d'attente.

Quand elle pénétra son lieu de travail, Mr. Delon se tenait debout face à la baie vitrée de son bureau. Il se balançait nonchalant d’une jambe sur l’autre, le regard fixé sur la rue.

« Mr. Delon. Elle l’interpella avec un peu de panique au fond de sa voix.

  • Oui.

  • Voulez-vous bien vous asseoir s’il vous plaît.

  • Comment…

Silencieuse, elle indiqua du regard le fauteuil.

  • Oui, bien sur. Et, il joint le geste à la parole.

  • Veuillez excuser mon retard. Avez-vous réussi à fermer un peu les yeux cette nuit ?

  • Ils m’ont donné un tas de somnifères alors ça a été. Par contre, vous, vous avez des cernes sous les yeux. Votre nuit a du être agitée. Vous avez raison de vous amuser : ma fille, elle ne le pourra sans doute plus jamais.

Un voile passa devant son beau regard, et, Doris eut la désagréable impression d’avoir envi de pleurer. Avant de lâcher, elle s’accouda à la table et s’efforça de sourire :

  • Votre fille va s’en sortir. Elle est sortie du comas ce matin et vous pourrez aller la voir juste après notre entretien. Des larmes de bonheur illuminèrent un peu le visage d’un père soulagé. Il faudra que vous soyez fort …pour elle et pour vous. Vous comprenez : c’est à vous de vous occupez d’elle, de la rendre heureuse de nouveau.

  • Mais, je ne sais pas. Il tremblait à l’idée de se retrouver seul avec cette fille qu’il ne connaissait que trop mal en fait. C’était ma femme qui…. Il s’effondra cédant à la panique.

  • Ne vous inquiétez pas. Elle lui saisit les mains avec la délicatesse d’une mère. Nous serons là pour vous aider : vous ne serez jamais seul pour affronter cette épreuve. Je ne le permettrai pas. Elle crut distinguer plus que de la compassion dans sa dernière phrase. Elle venait de se surprendre à éprouver un sentiment pour un de ses patients.

  • Puis-je vous poser une question un peu dur Docteur ? Cette question s’accompagnait d’un regard pesant.

  • Oui, répondit-elle fort méfiante vis à vis des pupilles enflammées de l’homme.

  • A combien avant moi avez-vous tenu ce discours et combien y ont adhéré ?

  • Personne, vous êtes tous différents, avez tous des problèmes qui ne se ressemblent pas forcément. Sa réponse sonnait faux et elle le savait : elle paniquait pour la première fois de sa vie. Cela faisait trop de première pour un entretien et elle aurait voulu crier au secours.

  • Je ne suis qu’un numéro comme ma fille dans ce couloir. Je veux retourner dans ma chambre maintenant.» Joignant le geste à la parole, il se leva prestement pour sortir.

Elle n’eut que le temps de murmurer un non, déjà il refermait la porte du bureau derrière lui avec le fracas de la fureur. Du siège à la porte, songea Doris, assise à sa place et décontenancée. Et avant, de la porte à la baie et de la baie au siège. Presque machinalement elle décrocha le téléphone pour prévenir du retour solitaire de son patient et raccrocha avant d’avoir à entendre les réprimandes d’usage. Aussi incroyable cela puisse être, elle avait accepté, regardé ce père, pour qui elle s’était surprise à éprouver un sentiment, passé la porte en la maudissant de ne pas avoir été objective mais juste rassurante. Elle avait échoué, encore une première. S’en fut trop, elle s’écroula en pleure sur son bureau oubliant l’espace d’un instant l’observation dont elle était l’objet.

Commenter cet article

À propos

publication de mes élucubrations