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publication de mes élucubrations

06 Jan

Fin du premier acte

Publié par Clément RAULIN

Le repos de la psychiatre II

Sur l’autre rive du lac, se trouvait un petit ruisseau qui serpentait à travers les pins pour venir se coucher dans la vallée inondée. Pendant son périple au milieu des rochers, il avait arraché à la montagne des fragments de son essence minérale, morceaux de roches anguleux, souvent grossiers, toujours bruts et blessants, les avait roulés dans ses flots tumultueux de torrents avant de les charrier langoureusement dans la plaine. Dans ce périple, il les avait façonnés, polies. Et, quand il les avait déposés le long de son cours, peu avant de venir se joindre au lac, les durs rochers aux multiples faces saignantes arboraient une belle forme ovoïde, lisse et douce contrastant avec leur origine. Ses délicates mains en remontèrent une du lit d’eau clair : elle l’apporta à ses yeux et l’admira un instant. La petite pierre bleu reflétait le soleil et éclaira de sa beauté son petit visage un peu triste. Elle sourit légèrement et la déposa au fond de son sac.

Attirée par l’onde, elle se pencha et y plongea la figure ; elle aimait par-dessus tout cette sensation de fraîcheur sur sa peau en cours de brunissement. De plus haut descendait le bruit des séracs se décrochant des glaciers. Il lui rappelait l’étrange caractère de la montagne : doux et dur à la fois, capable d’innombrable beauté et, bien souvent source de mort pour ceux les audacieux voyant en elle un territoire à conquérir. Au loin, un oiseau siffla et fut repris en cœur par une flopée d’autres : leurs chants, différents, se mêlèrent dans une mélodie parfaite ou presque...

Cette matinée ensoleillée et pleine de rosée lui éclaircie l’esprit et la lava de sa fatigue. Elle inspira fort, salua des randonneurs de passage et voulut rire. Elle aurait aimé leur courir après, leur demander pourquoi ils étaient là, le nom de leur amant et maîtresse, de leur patron, leur destin… Non, se dit-elle. Ces gens sont ici car tel est leur désir. Cette pensée néfaste ranima sa fatigue : elle se rappela de ce patient qu’elle avait dû laisser contre son gré et son cher travail qui doucement la tuait. En un instant, elle venait d’oublier son furtif bonheur. Inévitablement, dans son cerveau, la rude beauté des montagnes laissa place au film de son cauchemar. Une lourde sueur monta le long de son échine insinuant en elle une sensation désagréable de gêne. Brusquement, elle se leva pour courir vers le chalet, oubliant dans sa panique bien fondée son sac de galets bleus.

« Doriande ?

  • Oui, répondit-elle le cerveau encore embrumée par le réveil violent provoqué par une sonnerie de téléphone.
  • Tu vas bien ?
  • Hormis le fait qu’il est huit heure du matin et que j’ai terminé à 3 heures. Mais toi, tu as l’air paniqué.
  • J’ai mal dormi (Doris avait refaisait le même cauchemar toutes les nuits) et je m’inquiète pour mes patients… surtout pour…
  • Tu n’as aucune raison de t’en faire. Tout se passe pour le mieux. Nous avons même pas mal progressé.
  • Méfie-toi tout de même de lui. Il peut avoir des réactions étranges parfois.
  • Laisse-moi tranquille. Je connais très bien mon travail et je te pris de me croire quand je te dit que tout se passera bien. »

Elles se quittèrent sur cette phrase emprunte d’un calme qui ne rassura en rien Doris. Elle connaissait fort bien la capacité de son amie à tout tempérer. Plus inquiète que jamais, elle se résolut à la situation. Elle se servit un café allongé de lait avant de s’enfoncer dans un grand fauteuil face aux neiges éternelles et aux glaciers bleutés. Elle songea à ses pierres issues des vieilles roches conservées sous leur manteau de glace : elle les avait laissées près du ruisseau, posée sur l’herbe humide du matin. Elle aussi, elle aurait aimée être allongée dans la rosée, Pierre à ses côtés, lui tenant la main et la fixant de son grand regard de loup tandis qu’elle ne verrait que le ciel et plénitude. Mais était-ce bien son médecin qu’elle imaginait près d’elle ?

Hopital

Plus aucun de mes membres ne répondaient. Un imposant manque de force me plaquait sur mon lit. La soif atroce me torturant la gorge n’y arrangeait rien. Il s’agissait d’une sensation bizarre, d’une soif étrange, une soif de vie, de chaleur, un besoin d'être rempli, un besoin impossible à définir et, par conséquence, à assouvir. Avec, se développaient des rêves semblant venir de loin en moi. Par trop réalistes, ils encombraient totalement ma réflexion et mes cinq sens.

De dehors me parvenaient les sons de la rue. Je pouvais entendre les voitures roulées sous la pluie, ouvrant des voies éphémères dans la fine couche d’eau recouvrant l’asphalte, les gens frappant de leurs pieds les pavés du trottoir humide, le bruit sec des talons ou le crissement flasque de semelles de caoutchouc, le pas volontairement cadencé des grandes femmes aux yeux bleus et aux lèvres attirantes, l'allonge volontariste des hommes d’affaires élancés aux cheveux ras, le pas nonchalant de l’homme simple, moins pressé que personne ne remarque jamais.

Il s’arrête devant quelques vitrines de modélisme ou de boulangerie ; parfois même, devant celle d’un magasin de vêtements. Inexorablement, il est en recherche : un cadeau à offrir, un besoin à contenter. Ou bien, n’erre-t-il pas simplement sans s’occuper de l’agitation environnante ? Même ses grandes fausses blondes aux poitrines chaleureuses ne l’intéressaient pas ; celles qu’il aimait se trouvaient être comme lui : inintéressantes pour la cité, rêveuses inexorables en quête d'un sens à cette mascarade. Toutefois, elles ne cherchaient pas vraiment la réponse y préférant, de loin, la question. Doucement, il s’éloigna, changea de vue, se retourna comme pour me saluer, me dire que tout n’était pas perdu et disparaître. Il me sembla alors que j’aurais pu être ce personnage, ce gentil rebelle comme m’aurait appelé le gouvernement. Après tout, je l’avais peut-être été avant… mais avant quoi ?

Au-dessous de moi, le trou noir n’en finissait pas de s’étirer. Toujours plus profond et douloureux, il tiraillait mon cerveau incapable de revenir à la réalité. Impuissant je me laissais plonger dans un tourbillon de délire où le chaos régnait en maître sur l’univers.

Ma rêverie fut interrompu par une voix un peu trop rocailleuse, mais néanmoins féminine.

« Comment vous sentez-vous ? me demanda la grosse infirmière rousse tout en changeant la bouteille de ma perfusion. Il s’y trouvait un liquide rouge brun qui dispensait dans tout mon avant-bras une impression de chaleur fort agréable.

  • Plutôt vaseux. Souris-je.
  • Le docteur Allégua passera un peu avant vingt-deux heures.
  • Bien. Conclus-je en tournant la tête vers la fenêtre. Elle dispensait la lumière crue des lampadaires de rue. »

Une heure passa en un clignement d’œil. Je n'avais plus la notion du temps, je venais de découvrir la fonction off de mon cerveau. Le docteur glissa dans ma chambre, il était au-delà de l'épuisement et je me découvris une forme de pitié à son endroit.

«Bonjour docteur Allégua. On m’avait prévenu de votre passage.

  • C’est la procédure. Dit-il simplement en prenant mon pouls.
  • Comment vais-je ?
  • Pas très bien. Votre rythme cardiaque est vraiment très bas ce qui n’est pas un signe de grande forme.
  • Quand reverrais-je Mlle Doriande ou bien Doris ?
  • Dès que vous serez en état de vous lever.
  • Alors, faites en sorte que cela arrive vite car je suis plutôt pressé de sortir d’ici. »

Autre histoire, même époque

23 heures, devant le bloc D, service des urgences, Pierre patiente, une fine de clope entre ses doigts tremblant. Il attend, non sans impatience, un arrivage. Du loin, en haut de l'avenue, il perçoit le cri stridant de la sirène accompagné des flashs bleutés des gyrophares.

L’ambulance filait entre les rares voitures encore dans l’avenue pour venir stopper devant le chirurgien de garde ; quatre infirmiers visiblement pressés en sortirent deux brancards sur lesquels gisaient des policiers gravement blessés. Un petit homme, arborant une petite moustache sinistre sur un complet trop bleu surgit comme un diable de la place passager du véhicule de secourt. Tous s’engouffrèrent dans les couloirs débordés des urgences. L'étrange personnage tentait de suivre le rythme effréné du convoi ; Pierre l'interpella :

« Alors ?

  • Un des deux a subi de graves contusions au visage et souffre de plusieurs larges entailles au bas ventre. Le second a eu les yeux mutilés et a de profondes blessures au dos.
  • Des impacts de balles ?
  • Aucun.
  • Perte de sang ?
  • Assez importante dans les deux cas.
  • Dites à Flamin de s’occuper du numéro deux. Je prends le premier en salle quatre. Prévenez aussi le Gouverneur et dépêchez-vous un peu.»

Il s’arrêta sur cet injonction, sembla souffler ses poumons avant de se diriger vers un comptoir et de s'enquérir d'un téléphone.

Trois heures durant Pierre tenta de sauver la pauvre victime du devoir, comme l’on se plaît à dire en haut lieu. Mais rien n’y fit ; le manque impressionnant de sang, l’état de certains organes l’avait condamné. Flamin n’eut pas plus de succès : son patient avait succombé dix minutes après son arrivée.

Exténué par sa course contre la mort, le docteur Allégua se posa dans le grand fauteuil en cuir de son bureau, un café à la main. Malgré l’habitude, il supportait toujours aussi mal l’échec prévisible : il n’aurait rien pu faire de plus ou de mieux et il le savait très bien. Son moral était au plus bas. Dans sa tête, le film des dernières heures n’en finissaient pas de tourner : la course à la bourse de sang, les trois arrêts cardiaques et les trois départs, les infirmières lui passant frénétiquement le matériel chirurgical et la dernière crise. Sous les yeux de Flamin en sueur et du Gouverneur toujours passible, il avait pris le cœur fatigué dans sa paume pour tenter une dernière action sur le malheureux.

Mort clinique : il avait écrit ses deux mots sur le rapport du patient éphémère avant de refermer la page.

« Cela fait partie des impondérables de notre métier, on ne pouvait rien faire. Le docteur Garrisson affirma sa sainte vérité avec une assurance déconcertante pour l’heure, debout face à une fenêtre.

  • Vous avez sûrement raison. Mais je ne peux oublier que j’ai comme mission de sauver des vies et non de regarder des gens mourir.
  • Vous devez faire de votre mieux pour sauver des vies et là, je peux vous assurez que vous en avez fait beaucoup.
  • Vous avez sans doute raison mais veuillez excuser mon humanité. Mais que s’est-il réellement passé ? on ne m’en a rien dit.
  • Ils escortaient un condamné du palais au centre de réhabilitation. Pour une raison encore inconnue de nos services, leur véhicule a fait une embardé sur le Haut Pont pour aller s’écraser six mètres plus bas sur les fondations du futur muséum.
  • Qu’est devenu le prisonnier ?
  • Il est mort sur le coup, empalé sur les tiges du béton armé.
  • Je dois accepter cette explication comme la vérité, n’est-ce pas ?
  • Il s’agit de la vérité. Ne soyez pas ironique.
  • La fatigue Docteur, la fatigue.»

Le gouverneur resta figé à sa place quand le chirurgien se retira. Ses hommes, au centre d'incarcération du palais n'avait pas pu tirer grand choses de son suspect. Le sachant plus que dangereux, il n'avait pas voulu le garder en centre-ville et avait décidé de le transférer vers le centre de réhabilitation. L'équipe de nuit de ce lugubre endroit, ne s'embarrassait pas de scrupules à l'encontre de ce genre de personnage. Mais, une fois encore, dans cette ultime affaire, le cour des événements lui avait échappé.

Autre blessé

Dix-huit heures, il pleut sur la formidable cité, Doriande, après une journée de repos à regagner son bureau. Depuis le départ de Doris, quatre jours plus tôt, elle a pris une place prépondérante au sein du service psychiatrique. Elle sent venir l'heure où son mentor et patron, le docteur Garrisson lui cédera la place de chef de service. D'habitude si entreprenante, cette idée aux allures alléchantes l'a rendit soudain mélancolique. Elle se sentit lasse, et cette sensation nouvelle pour elle la déstabilisa.

Pour l'heure, elle se prépare à accueillir son patient suivant, celui même qui l'avait aidé dans sa quête du pouvoir. Le pauvre homme, sûrement sous neuroleptique pénétra en traînant des pieds dans le cabinet. Tête basse, il s'arrêta à un bon mètre des chaises pour parler d'une voix tristement monocorde :

« Comment va ma fille ?

  • Il serait préférable que vous vous asseyiez d’abord Mr. Delon. Le regard humide, il s’assit emprunt à une certaine inquiétude.
  • Dites-moi la vérité. J’essaierais d’être fort.
  • Hier, on a déplacé votre fille vers le bloc D : celui des grands blessés en état critique.
  • Je le savais, le docteur Allegua me l’avait déjà dit.
  • Il avait fait tout ce qui était en son pouvoir. Mais votre enfant était encore très faible quand on a dû la déplacer.

Ses yeux s’écarquillèrent laissant percevoir toute la détresse d'un monde perdu.

  • Elle est morte, n’est-ce pas ?
  • Oui. Doriande baissa machinalement les yeux en appuyant sa réponse d'un léger hochement de tête. Mort clinique à deux heures.
  • Comment ? demanda-t-il en tremblant.
  • Importante hémorragie interne, ses vai… »

Face aux larmes de ce père, elle ne trouva pas le courage d’achever sa phrase d’explication tant elle lui parut futile. L’horreur vint mourir dans son esprit : « …sseaux ont éclaté ».

Une fois le pauvre homme sortit avec le soutien d’une infirmière, elle se leva pour aller regarder la pluie au travers de la baie ; elle coulait en mince filet sur le verre dans un chuintement tristement mélodieux. Elle inspira à fond l’air climatisé de la pièce et, sans raison, se mit à penser à Doris, perdu là-haut dans la montagne, loin des soucis de l’hôpital, du stress, de leur vie à tous les deux. Elle aurait tant aimé être à sa place, être comme elle, ne pas avoir son rôle, ne pas tout savoir, pouvoir rêver au-delà de la folie, de l’ordre.

Inexorablement, presque avec d’égout, elle chassa vite cette idée de ses pensées pour redevenir Doriande, la froide réaliste et objective. Elle sortit alors de son bureau dans le même état d’esprit que lorsqu’elle y était entrée ; seule une douce fatigue embrumait légèrement son cerveau. Heureusement, pour l’en sortir, perdurait ce formidable café au goût de médicament : liquide noir capable de combler toute impression de solitude et de souffrance aussi infime soit-elle. Une fois ce jus imbuvable tombé sur son estomac, elle se décida à quitter l’établissement pour rejoindre son appartement.

Des murs bouton d’or, un bureau rose, un canapé bleu ciel, un ordinateur, un meuble télé : c’est ainsi que Doriande voyait la vie. Au mur, elle avait accroché des copies de tableaux modernes assortis au papier. Sur son bureau impeccablement rangé se trouvait une photo de son dernier mari. Comme depuis des siècles, il ne passait rien de transcendant à la télé, si ce n’était ces feuilletons bon marché devant lesquels elle se complaisait. Sur la table basse, se trouvait un plateau repas composé d’un grand verre de coca glacée et d’un peu de bouillon.

Dans la cuisine, Pierre en servait un autre pour lui. Souvent, quand Doris était absente, ils aimaient se retrouver tous les deux. Pour cause : si le médecin n’osait vraiment se l’avouer, il n’arrivait pas à choisir entre la réaliste assurée et l’excentrique un peu maladroite. Pour l’heure, il ressentait un large besoin de stabilité et de calme, et Doriande lui offrait parfaitement. Malheureusement pour tous, sa brune compagne et lui-même, aimait uniquement leur travail. Le bouillon fini, elle posa sa tête contre son ventre. Il passa sa main adroite dans ses longs cheveux tandis qu’elle laissa glisser ses doigts fins entre ses cuisses.

« Je t’aime Doriande.

  • Moi aussi, du moins pour ce soir. Donne-moi du plaisir ! »

Le petit jour les sépara, faisant d’eux des collègues de travail. Pour quelque temps, leur relation d’amants cesserait. Chacun ayant joui de l’instant, ils passeraient une formidable journée de printemps : le bonheur tient pour eux à peu de chose.

Dialogue final

Bizarrement, je me sentis très bien ce soir-là, mon teint se faisait moins blanc et mes muscles fonctionnaient quasi parfaitement. Le plus impressionnant de mon rétablissement soudain se trouvait dans la disparition complète de ma sensation de soif. Si j’avais encore cru en Dieu, j’aurais juré avoir été victime d’un miracle et me serait mis à espérer atteindre un jour le paradis.

Mlle Doriande m’apparut tel un ange noir : magnifique, ses longs cheveux bruns descendaient en corolle le long de son dos. Son visage resplendissait de bonheur et, l’espace d’un instant, je crus mon cœur se réchauffer à son contact et eus envi de maudire ma récente découverte.

« Vous êtes très en beauté, dis-je en lui faisant le baise main.

  • Vous n’êtes pas mal non plus. Il semble que vous allez fort mieux.
  • C’est exact, je me porte comme un charme. Se disant, je me dirigeais vers la baie vitrée.
  • Voulez-vous vous asseoir ?
  • Non, pas tout de suite. La vue est belle d’ici. De ma chambre, je ne peux voire que celle des voisins d’en face. De plus, ce n’est pas pour critiquer, mais votre cour intérieure n’est pas formidablement décorée. Il n’y a pas de nuage ce soir.
  • Certes, on a eu une superbe journée. Vous n’êtes pas sorti de votre chambre pour vous dégourdir les jambes ?
  • Vous devriez venir voir. Les étoiles sont superbes cette nuit : le faible clair de lune leur laisse la part belle. Elle paraisse m’appeler.

Soudain, je sentis se placer à mes côtés ses yeux noirs venus jouir du spectacle de la nuit.

  • Il serait bon que nous parlions un peu sérieusement M. Dumar.
  • Je vous fais remarquer quelle beauté la nuit recèle parfois et vous cherchez à comprendre. Aurais-je un tant soit peu plus d’importance que les mystères nocturnes ? Tant de choses rares peuvent arriver en ce moment de la journée, tout est si différent docteur : les couleurs disparaissent, les bruits, plus rares, sont aussi plus audibles, la vie se fait discrète. Avez-vous remarqué comment les gens se réunissent en des lieux précis lorsque l’obscurité nous envahie ? dans les bars, les cinémas, les boites… auraient-ils peur de quelque chose ?
  • Evidemment, cette question est un cas d’école pour nous autre psychiatre…
  • Vous ne me demandez pas si la nuit a de l’importance pour moi ?
  • Et si je le faisais, vous me répondriez quoi ?
  • Que je n’y avais jamais songé avant ce soir. C’est étrange, vous vous réveillez un jour pour vous rendre compte que certaines choses ont de l’importance pour vous.
  • Précisez cette pensée.
  • La vie ! elle semble avoir de plus en plus d’importance. Il me semble parfois avoir un besoin vital de vie. A ces mots, je sentis une tension dans son regard et au plus profond de son esprit.
  • Cela semble plutôt bien, n’est-ce pas ?
  • Par hasard, accepteriez-vous de me dire comment vous avez su pour les symptômes.
  • Evidemment, nous avons procédé à une fouille minutieuse de votre appartement le jour de votre entrée dans le service. On y a trouvé divers de vos travaux d’écrivain.
  • Ainsi ; en plus de me la jouer Nestor Burna, le galurin en moins, je me la suis raconté écrivain. De quoi je parlais ?
  • De vous, exclusivement ou presque : de vos peurs, de la folie, de la haine, de l’amour…
  • De l’amour ?
  • Oui ! cela vous choque ?
  • J’ai l’impression d’ignorer le sens réel de ce mot. Mais, cela me rappelle…
  • Vous vous souvenez d’un détail ?
  • J’ai dû lui raccrocher au nez si je me souviens bien. Je lui avais dit mes pensées sur sa façon d’agir à mon égard et puis j’avais repris ma plume.
  • Ensuite ?
  • Je ne sais plus très bien. Il y a un grand trou noir ; un gouffre où se mélange de nombreuses sensations agréables et désagréables.
  • Incroyable, vous êtes totalement détaché de la vérité. Elle fait partie intégrante de votre pensée mais pas de votre réalité actuelle.

Sans se concerter, nous alliâmes nous asseoir. Elle s’enfonça profondément dans son fauteuil, le regard avide de savoir ce qui allait suivre. Je ne sais comment, mais elle savait que j’allais prendre la parole de mon propre chef et que notre histoire allait enfin commencer. Elle ignorait seulement la manière dont j’userais pour décevoir leur espoir.

  • Alors, à quelle distance dois-je me placer ?
  • Pour ?
  • Ne soyez pas stupide : pour briser la glace de mon poids.
  • Je croyais que vous aviez soif de vie.

Elle savait. Son regard dénotait simplement d’un peu d’étonnement. Mais elle ne ferait rien pour arrêter mon destin, pour l’instant tout au moins.

  • J’en ai peur.
  • Alors, pourquoi vous suicider, cela n’a aucun sens. Elle ne croyait même pas en ces mots qu'elle débitait avec un vain espoir. Il faudrait veiller à être un peu plus rationnel dans vos propos : soif de vie et suicide vont rarement de pair.
  • Croyez-vous en Dieu docteur ? Vous pouvez me répondre franchement ; mon seuil de tolérance est très élevé.
  • Oui, il y a forcément quelqu’un qui nous a mis là et les saintes écritures me paraissent être une bonne réponse aux questions des hommes de bien. Et vous ?
  • Je préfère rester seul juge de mon destin. De toute façon, je me sens assez peu concerné par son amour. Avez-vous une cigarette ?
  • Bien sûr.

Elle m’en tendit une ; ses mains tremblaient légèrement. Ce frémissement, expression d'une peur sous-jacente, aurait été invisible à des yeux de mortel. Par automatisme, elle l’alluma, consciente de ma découverte au sujet de ses craintes. Je ne toussai point malgré mon inexpérience totale sur le sujet.

  • Doris avait écrit que vous étiez non-fumeur.
  • Disons que j’ai changé d’avis. mais parlons un peu de la vie. Pensez-vous que l’homme doive s’attacher chaque jour à chercher des raisons de vivre ou bien, il doit rester neutre et vivre parce qu’on la mis là un jour et que la loi lui dit d’en profiter ?
  • Vous voulez vraiment une réponse à une telle question ?
  • Cela me semble être la moindre des choses, répondis-je en tirant frénétiquement sur ma cigarette au goût étrange.
  • Dans notre société, l’homme qui réfléchit trop sur la nécessité de son existence court à sa perte. L’autre finira tôt ou tard par se perdre et le résultat sera peu différent. Il est nécessaire d’effectuer un arbitrage entre vos deux idées. Il faut se poser les bonnes questions au bon moment.
  • Vous tirez cette maxime de quel livre ? de quelle réalité virtuelle ? Si je vous pose un cas concret, vous pourriez y apporter une réponse non démagogique ?
  • Evidemment, je suis ici pour apporter un peu de concret dans vos délires.

Sa voix, jusqu’ici emprunte d’un certain calme, se faisait plutôt dur. Il en émanait une crainte amusante car elle ne pouvait s’empêcher de l’éprouver malgré de sa connaissance évidente de l’avenir proche.

Doucement, avec religion, je me levais pour me porter à sa hauteur, le regard fixant le vide illuminé de rues de la cité. La gorge serrée par un sentiment d’inconnu jouissif, je repris :

  • Si vous ne pouviez mourir, si vous ne pouviez répondre aux questions existentielles les plus simples soient-elles, que feriez-vous ?
  • Pour vos questions, je suis là, prête à vous aider et tout le monde peut mourir M. Dumar.
  • Alors pourquoi empêche-t-on certain de le faire ?
  • Pour protéger leur proche, leurs amis, leurs femmes et enfants. Personne, je dis bien personne, n’a le droit de prendre à son content la vie qu’elle soit sienne ou non. La vie ne nous appartient pas !
  • Bon, reprenons à la question qui me chagrinait tout à l’heure. Croyez-vous, docteur, que j’ai assez d’élan d’ici ? Je reculais d’un pas sous son regard mi terrorisé mi agacé. Tout compte fait, je pense être plus à même de réaliser mon dessein de cette place.
  • Voulez-vous bien vous rasseoir maintenant que l’on en finisse avec cette séance.
  • Pourquoi ? Je sentis son regard se baisser.
  • Je préfère vous avoir face à moi pour parler. Sa chaise émis un léger craquement quand elle commença à se lever.
  • Répondez seulement à ma question : ais-je assez d’élan d’ici ?
  • Arrêtez ! ! ! Ses bras se tendirent en un dernier rejet de la réalité et un cri abject déchira alors la nuit…

Son reflex fut trop lent et elle ne put m’intercepter lors de mon passage. L’impact contre le verre fut plus violent que je l’eus espérer, et je crus bien avoir échoué l’espace d’un instant. Meurtri par le choc, je le sentis s’émietter doucement : le temps semblait s’écouler avec une incroyable lenteur. Je pus distinguer le moindre bris de glace voletant dans la nuit étoilée, laissant place à mon corps déjà mort et pas encore ressuscité. Ils s’infiltrèrent en moi en de multiples endroits, meurtrirent mes chairs froides pour atteindre mon système nerveux hypertrophié. Une douleur fulgurante me saisit dans mon vol vers la liberté, une douleur profonde et intense : un mal de l’âme ou bien sa simple destruction !

L’espace de ma chute vers mon nouveau monde, j’entendis, au loin dans mon dos, un « NON » horrible poussé avec une voix dénuée de réelle humanité : je la rejoignais pour la combattre et elle souffrait déjà de sa défaite annoncée.

Epilogue ou presque

Une heure plus tard, les deux confrères / amants, enfoncés dans les fauteuils du bureau du gouverneur se regardait comme deux bêtes en quête de pouvoir. Pierre fulminait de l’intérieure devant une Doriande trop impassible.

« C’est affreux, Doris risque de ne jamais te pardonner cet échec lamentable.

  • Elle ne saura jamais rien. Tout en se disant Doriande offrit un sourire crispé à Pierre.
  • Pourquoi ? Tout mort se doit d’être enregistré.
  • Il n’y a mort qu’à la condition de la présence d’un cadavre. Hors, dans le cas présent, à part un peu de verre brisé et une flaque de sang, le corps a disparu.
  • Impossible »
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