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publication de mes élucubrations

14 Jul

HISTOIRE D’UNE FILLE

Publié par Clément RAULIN

Plus il la regarde, plus il se dit qu’il n’existe vraiment qu'elle : troublante, lunatique, parfois si calme, souvent si agitée, toujours si belle, miroir du ciel ou reflet du soleil, amie de beaucoup, ennemie cachée de tous, personne ne pouvant la vaincre indéfiniment. Depuis le début, elle se trouve là, près de lui, sans cesse prête à rappeler à ses souvenirs ce dont il est le fils : des hommes, rien de signifiant face à sa force et à sa beauté. A chaque fois il se fait piéger, il sait en venant en ces lieux qu’il retombera inexorablement sous son charme.

Le rêve l’empoigne de nouveau au plus profond de son âme, faisant remonter en lui d’étranges souvenirs dont il se surprend à toujours posséder. Tandis que son esprit s’évade doucement dans les nymphes de la mélancolie, elle s’avance vers lui insidieusement. Tel le serpent argenté, elle glisse sur le sable, vient lui caresser les pieds avant de se retirer en laissant sa marque dans la silice. Tout se mêle dans son esprit : histoire amoureuse ou guerrière, son héroïne est sombre et parfaite, elle dévore et use des hommes à leur dépend. Pour l’heure, il sent ses douces caresses ni chaudes ni froides. Serait-elle au-dessus de ses sentiments ? Il l'a créé à l’image de l’océan, son deuxième mystère avec les femmes.

Inlassable, songeant au devenir de cette brune sans nom, il reste ainsi des heures, les yeux perdus dans l’horizon. Seule l’onde se faisant de plus en plus pressante arrive à le déloger doucement de cette plage de sable humide. Dans le ciel, au-dessus de la côte, de gros nuages se rassemblent cachant le soleil et assombrissant l’atmosphère et ses pensées, rendant les sons de la grande dame quelque peu terrifiant. Sans réelle raison, elle lui rappelle un peu son autre maîtresse. Elle l’attend sur la dune les yeux humides, se demandant qu’elle place elle pouvait bien tenir dans son cœur.

Pourtant, elle est si belle avec ses longs cheveux châtains clairs, ses yeux bleus et sa peau à peine perlée de taches de rousseur, ses courbes délicates laissées imaginées par son gros manteau trop serré, son doux sourire patient et ses doigts fins rougis par le froid.

Comment s’était-il connu ? Elle ne s’en souvient pas très bien. Elle devait le connaître depuis toujours : il lui avait simplement écrit « je t’aime » un beau soir d’automne et bien qu’elle sache qu’il ne le pensait pas vraiment, elle avait sombré à cause de sa tristesse, de cette tendresse enivrante et cette fragilité qu’il dissimulait si mal sous son air bourru.

Alors, savoir quels sentiments la faisaient avancer chaque jour dans la même direction l’importe peu à vrai dire.

Pour lui, elle avait choisi cette grande bâtisse à deux cent mètres à l’intérieur des terres : une vieille maison au mur gris et au volet de bois. Au-dessus de la porte de chêne, le visiteur pouvait encore lire, sur une plaque vermoulue, le nom d’un vieil hôte. Ils logeaient dans un grand appartement au troisième ; elle y était fait installer une cuisine en formica rouge, pour rendre le lieu fonctionnel. La salle de restaurant et les nombreuses autres chambres de toute taille restaient à l’abandon regardant d’un œil jaloux les quelques pièces encore vivantes.

Dans leur antre, les meubles d’un autre âge côtoyaient avec dédain des chaises modernes et la cuisine de mauvais goût ainsi qu’une multitude de récipients chargés de compenser l’ancienne toiture d’ardoise. L’électricité faisait défaut à chaque coup de vent et par temps de pluie trop drue ; pour pallier ce léger problème, l’ameublement croulait sous de nombreux bougeoirs et autres lampes à pétroles. Par le fait, il régnait en ces lieux une atmosphère étouffante et sinistre, mélange d’odeurs de soufre et d'effluve d’alcool dans une lueur suave altérant les couleurs.

Au centre de cet étrange endroit, trônait son bureau et son vieux siège de cuir et de bois à grand dossier. Sur le plateau, il avait disposé avec minutie un candélabre, un cendrier emprunté à un bar de passage, un coupe papier au manche d’écume, deux stylos à encre noir et une dizaine de feuilles vierges. Son manuscrit se trouvait dans l’unique tiroir central, enfermé sous clef dans une boite d’acier lisse et noir. Parfois, quand il vient à Elanda de songer à l’ambiance de ce lieu étrange, elle y voit le reflet de cet homme qui ne se lasse jamais de regarder cette mer froide et qui finira par ne même plus pleurer sur son épaule dénudée.

Au loin, sous d’autres cieux, des hommes meurent au travail, vivent facilement sans jamais hésiter ; sans jamais se poser de questions, s’arrêter devant une vitrine de modélisme ou de vêtements chers. Ils tuent parfois pour vivre ou gagner un bout de terrain ou simplement avoir le droit d’exister. Et elle, elle reste là, à attendre en rêvant à sa richesse cachée, à sa célébrité perdue en ses lieux sans avenir car d’un âge perdu. Sur cette pensée mélancolique vient s’abattre une pluie froide et transperçant. Enfuyant inconsciemment sa tête dans le lourd col de son manteau, elle ne peut le voir la frôler.

Elle monte les escaliers en silence faisant fi de leur ancienneté grinçante. Elle le voit déjà, un stylo noir dans la main face à une feuille blanche, toujours blanche ; dès qu’il en avait souillé une de ses élucubrations d’artiste raté, une nouvelle venait prendre sa place. Effectivement, il se trouve penché sur son bureau, une clope fumante pendant à ses lèvres, un verre de whisky posé à côté de son coude droit. Il est à moitié plein pense-t-elle : elle est optimiste de nature, cela l’aide à vivre. La mer à deux cents mètres de là, elle décide de tenter sa chance. Faisant craquer légèrement le plancher sous le poids de ses pieds fins, elle s’approche de lui. Avec la douceur d’une plume, sa main vient glisser sur sa nuque. Impassible, il sourit légèrement. En réponse, elle lui masse ses épaules contractées et murmure avec un peu de tristesse dans la voix :

« Je t’aime.

  • Encore.
  • Je t’aime et toi.
  • Grande question pour un être de ma petite importance. »

Sans mot dire, il la soulève avec une profonde délicatesse et vint l’allonger sur le lit. Il l’embrasse langoureusement avant de lui défaire son chemisier. Les pans tombant découvrent deux petits seins roses enflés par le désir ; il fait lentement courir sa langue sur son coup dénudé, descend le long de sa trachée couverte d’une douce sueur salée avant de s’arrêter sur ses pointes à peine plus foncée que la peau environnante. Elle frémit et sa poitrine lui fait ressentir les soubresauts de son cœur.

Pleine d’un désir troublant, elle saisit ses cheveux frissonnants pour lui faire descendre la bouche vers son nombril ombragé d’une étrange cicatrice. Ses doigts fébriles, surpris par sa soudaine promptitude, lui dégrafent son pantalon. Leur nuit est longue, si longue que maintenant qu’il fait jour, il lui semble qu’elle dure encore et toujours. Pour lui, il s’agit d’un souvenir de plus, son passé qui s’allonge, son destin qui s’approche. Sur ces étranges pensées, cet intérim, il reprend l’histoire de ses guerriers d’autres mondes. Elle se réveille aussi belle que la veille, aussi belle que le lendemain ; ses cheveux ébouriffés lui donnent un air d’enfant, ses jolies yeux collés, un air de petite fille heureuse de la nuit d’amour passée. Ses délicates lèvres rosées veulent l’appeler, lui dire de venir la rejoindre. Il ne la voit même plus perdu qu’il est dans ses pensées devant son verre et sa plume. Étrangement, elle ne sent plus nulle tristesse montée en elle, elle voudrait partir, fuir sa situation. Mais elle ne sait où aller, elle se sent piégé de cet être à l’âme blessé. Sans réel raison, elle se sent redevable face à lui, elle désire le soutenir quoi qu’il fasse.

Lui, il a besoin d’elle, il aime sentir sa présence dans cette pièce, il aime sa peau, ses yeux couleur de mer, ses cheveux doux et soyeux, sa tendresse et sa dureté. Devant elle, il se sent si faible, si vulnérable, si jeune. Mais, une incroyable force, la mélancolie, le détache de plus en plus de ces sentiments. Inexorablement, elle l’entraîne vers une autre vie plus lointaine et plus incertaine : une vie où elle ne pourra avoir sa place. La solitude a repris doucement sa place dans son cœur, elle a conquis son âme et abîmé son bonheur lui redonnant l’envi de partir.

Cette nouvelle force lui permet d’écrire une dizaine de pages ce jour-là, dix nouvelles pages de folies où se mêlent le noir et le blanc dans un incroyable mélange. Le soir venu, il l’embrasse une dernière fois avant d’enfiler son manteau noir et de partir dans la nuit pour toujours. Elle ne pleure pas son départ, elle en avait trop rêvé pour encore en souffrir. De plus, elle sait qu’un être nouveau et étrange va venir, il l’a prévenu de son existence avant de fuir, et l'a prié de faire de même pour son salut.

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