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publication de mes élucubrations

01 Feb

Avec du retard, la suite

Publié par Clément RAULIN

ET AU COMMENCEMENT…

De la mort

Il le sent, il approche insidieusement, tel un vil prédateur assoiffé de vie. Paisible, sa femme dort, il peut sentir son souffle calme et léger ; pas assez rassurant toutefois. Même si la torpeur monte en lui, il s’efforce de garder chacun de ses sens éveillés au stimulus de la nuit. Il tient à porter de main un modeste couteau de cuisine. Sa paranoïa l’a poussé à aller le chercher en bas dès que Morphée se fut épris de son épouse. Cette situation le dérange plus que tout, lui le puissant qui se croyait invulnérable. Ni sa force, ni son argent, ni sa beauté légendaire auprès des nymphettes de la haute, ne lui sauveront la mise cette fois. Alors, il a peur ; il s’agit là d’une peur froide et trompeuse. Sur sa nuque d’athlète, il ressent le picotement glacial de milliers d’aiguilles et des gouttes de sang perlent par endroit sur son front par trop tendu. Et il tremble, comme un enfant face à la nuit cauchemardesque, il se sent dans un autre monde dont il ne pourra jamais sortir. Les meubles surfais de sa chambre semblent se mouvoir, se balançant au rythme infernal du tangage d’un bateau pris dans la tourmente ; tout lui paraît soudain lointain, inatteignable par ses mains d’humain.

Par une des grandes fenêtres sécurisées, une ombre se glisse en silence évitant tous les pièges avec une agilité déconcertante. Elle traverse le salon au sol de marbre ; à son passage, le feu s’éteint en sifflotant comme sous l’effet d’un contact avec de la glace, les candélabres s’allument de flemmes bleues et chantantes. Deux yeux rouges, des mains gantées de noir, une face couleur de lune, il court le monde à la recherche de ses proies ; tous le craignent sans le connaître.

Caché entre les grands chênes, les pieds reposant dans l’herbe verte jaune et rase de la fin d’automne : telle lui était apparu un peu auparavant cette grande bâtisse blanche. Il la vit un peu comme un havre de paix, abrité par la vie agitée des bois ; déranger de sa trace un tel endroit le ravissait. Pourtant, l’aspect paradisiaque du lieu aurait pu attendrir un peu sa folie, il aurait pu s’allonger sur le gazon humide, goutter à l’eau clair de la fontaine, s'en remplir la gorge, s'en couvrir le visage en jouant avec le molosse terré au fond de sa niche. Il puait la terreur animal à cent mètre, ce monstre chargé de se défaire des opportuns.

Mais les années se faisant, la beauté de ce système ne le faisait plus guère chavirer. Il le rendait un peu mélancolique car il en appréciait toujours la quiétude. Doucement, il avait approché, avançant sur l’herbe sans jamais la blesser de son pas. Sa discrétion est son atout, seul sa présence, l’odeur morte quasi indécelable qui émane de lui peut parfois le trahir. Dans toutes ses actions il reste d’un calme prodigieux : les ans lui ont appris cette force et le plaisir que l’on éprouve à prendre son temps. Les fenêtres et capteurs de tous types ne forment pour lui que des obstacles insignifiants : ils ne résistent guère à son flair et à son intelligence.

Passant devant des tableaux de maître, il les regarde à peine poussé par sa soif, il ne fait pas plus attention aux meubles d’acajou et aux poignées de portes dorées à l’or fin. Arrivé au pied du grand escalier de marbre, il s’arrête, hume l’air ambiant saturé d’odeurs aussi superbes que différentes : un doux mélange de cire chaude, d’essence de rose, de cuisine froide, de bois laqué. Parmi elles, il distingue avec émerveillement celle de deux présences dont une caractérisée par une légère quiétude. L'autre le délecte, il sent le trouble qui agite le malheureux, sa peur, la sueur salée qui souille son corps parfait. Une nouvelle fois, sa victime tremble à l’idée d’un destin inconnu : il en est rempli de joie. De sa gorge sort un rire guttural. Il entreprend alors la montée des marches en rampant ; tous ses sens en contact avec le sol, il peut suivre la trace de sa proie. Avec une assurance effarante, il se relève devant la porte de chêne le sourire aux lèvres.

Derrière elle, se tient debout la brebis une lame brandit prête à frapper.

« Je t’ai vu, je t’attends espèce de salop et je vais te tuer, murmure-t-il en tremblant de toute part. »

Tant d’étranges humeurs ont pour effet de réveiller sa femme. A la vue de son mari disposé ainsi, elle s’affole. Incrédule, elle écarte frénétiquement ses longs cheveux bruns et dévisage ce corps tendu, cet homme aux yeux injectés de sang, brandissant un ustensile de cuisine.

« Que se passe-t-il ?

  • Je crois, il me semble que quelqu’un se trouve dans la maison.
  • C’est vrai ! s’écria-t-elle toute excitée par ce regain d’action. »

Sa vie n’avait jamais rien eu de vraiment excitante : un corps de rêve, un mari beau et riche, des amants toujours là pour elle : une vie somme toute très monotone pour cette fille hyperactive de naissance. La perspective d’un peu d’action, d’un soupçon d’imprévu dans son quotidien n’est pas pour lui déplaire. Pour lui, cet entrain est une insulte face à la menace sérieuse qu’il ressent depuis de longues heures pesée sur ses épaules. Fou de rage, il pose un regard lourd sur elle. Remise à sa place par ce désaccord à son égard, sa joie fait soudainement place à l’appréhension.

Pour la première fois, la cliche grince quand il la tourne sur elle-même. Les gonds poussent un cri strident à son oreille lorsqu’il décide de tenter une sortie. Le couloir lui apparaît doucement, sombre et silencieux.

« Alors ?

  • Rien, il doit être parti, il n’y a plus de bruit. J’ai peut-être eu peur pour rien. »

Le lierre pendant sous la fenêtre représente à ses yeux une facilité de trop. Décidément, sa victime lui rendait la chose aisée : il allait devoir pimenter cette chasse lui-même. Soudain, il stoppe son avance, perplexe, il sent l’effluve éveillée d’une deuxième personne. Sa femme est donc entrée dans l’action. L’affaire devient plus drôle, il s’en lécha ses canines de nacre.

Dans un petit mètre, il lui administrerait son destin. Déjà son cerveau dispense dans son corps l’adrénaline nécessaire ; il sent ses nerfs plus réactifs, ses muscles se tendre et sa gorge s’assécher pour se préparer à recevoir son calice. De la chambre émane un calme neuf, une assurance retrouvée quoique un peu frustre.

Redevenu insouciant, il la serre dans ses bras, l’embrasse, lui caresse les cuisses vivement. Heureuse de l’intention qu’il lui porte soudain, elle dépose ses lèvres sur ses pectoraux dénudés faisant courir ses mains sur ses fesses. Ses doigts remontent directement à l’antre de ses plaisirs. Surprise, elle relève la tête dans un léger gémissement avant de lui baisser le caleçon les yeux emplis d’envie. Il saisit ses cheveux, tire son visage avide vers l’arrière pour aller lui mordiller le coup et descendre jusqu’au bas de sa courte nuisette. La langue de son amant la faisant jouir, elle bascule sur le lit en se cambrant. Mais elle en veut plus et lui fait savoir.

Les yeux rivés sur ce spectacle artificiel, il s’en délecte. Si belle, si féminine, si féline, il l’aime quand elle se fait ainsi. Plus, toujours plus loin et plus vite, il devient animal. Ils ne contrôlent plus rien dans leur folie sexuelle : ils sont différents, plus voraces, plus bestiaux.

Sa bouche embrasse son échine en feu, lui mord les seins avant d’étreindre vigoureusement sa bouche. Elle écarte ses cuisses pour l’enlacer de ses jambes longilignes, tend ses muscles et le sert au plus près. Puis, souriante, elle saisit l’objet de son désir et l’introduit en elle. Dans un cri rauque il se relève et enchaîne sur une cavalcade étrangement violente. Ses jolis yeux bleus se ferment sous son action, elle se prépare à l’orgasme au plaisir.

Soudain, il éclate, procrée, son sang coule dans sa gorge, dans ses entrailles. Ne pas se faire voir : tel est sa devise, créer le doute : tel est son jeu. Sous le regard incrédule de la belle privée de l’extase finale, ses griffes pénètrent les chairs de l'homme, sa bouche suce les plaies béantes alors qu’il la caresse encore. Sa puissance l’entraîne doucement vers son implacable destin. Impuissant, le couple en appelle au dieu unique de toute leur âme ; cette âme qui se fond en leur prédateur au fur et à mesure que l’acte s’achève. Fini, il dispose le corps inerte du mari sur la couche souillée de sa semence. Puis, avec la délicatesse d’une mère embrassant sa fille, il baise le front de la belle évanouit et murmure : «à bientôt.»

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