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publication de mes élucubrations

29 Apr

Fin du chapitre ou le passage de l'homme

Publié par Clément RAULIN

Chez Harry

 

Votre maison vous paraît toujours trop petite jusqu’à ce que vous vous y retrouviez seul pense Harry ce soir. Sa famille partie en vacances depuis deux semaine, il va devoir vivre encore seul les quelques jours le séparant de Noël. Enfoncé dans le canapé en tissu bleu du salon, il a allumé la télé. Il y passe un vieux film des années 80 ; Harry les apprécie assez peu mais il n’y a rien de mieux et il est trop fatigué pour travailler en attendant le départ de son insomnie chronique. Tel un zombie, il regarde par conséquent ce petit écran où s’animent des acteurs menés aléatoirement par des metteurs en scène plus riches que talentueux. Il les voit à peine tant son regard se perd entre ses pupilles et l’écran.

Contrairement à ces flics comédiens, il n’est pas un flic enragé de l’enquête vivant entre les filles et la fumée de blonde à bas prix. Il ne comprend toujours pas comment de tels clichés avaient pu devenir les héros de plusieurs générations. Souriant à la vue d’un inspecteur dégainant comme un cow-boy pour effacer un tueur au long cour, il sent ses paupières aspirées enfin à un certain repos. Luttant contre le sommeil salvateur à la seule fin d’en savoir un peu plus sur l’histoire du policier, il cligne des yeux rapidement. Près à sombrer dans les ténèbres, il tend brutalement chacun de ses muscles au son strident et répétitif du téléphone.

« C’est Nillé.

  • Quelle heure est-il? Sa voix est faussée par l’état de stress
  • 10h30 inspecteur. On vient de recevoir les résultats de l’enquête préliminaire sur la fille.
  • Enfin, qu’est-ce qu’ils ont foutu. On a une semaine bordel, j’ai failli dormir en vous attendant moi.
  • Les riches aiment conserver leur secret. Ils dispensent l’information avec parcimonie.
  • Bon, commençons. Ce disant, Harry attrape un carnet à spirale et un crayon de bois plus affûté qu’une lame.
  • Jeune et jolie, yeux bleus, cheveux blonds, 27 ans ; on lui attribue une bonne dizaine d’amants fauchés. D’ailleurs, son mari l’était quand elle l’a épousé.
  • Je croyais qu’il avait hérité de plusieurs millions.
  • Exact, mais la plupart de ses investissements dans les casinos se sont révélés hasardeux. Il a épousé cette fille pour tenir son principal associé : il ne pouvait ruiner son beau-fils.
  • Quoi d’autre ?
  • Trop de fric, d’amants, de facilités et de drogue douce et insidieuse avait fini par la rendre mélancolique, assentimentale et dépressive. D’après sa psy officielle, la pauvre descendait doucement vers la folie grâce à un méthodique suicide mental.
  • Est-ce qu’elle a pu le tuer ? sa question claqua sèche comme un coup de revolver.
  • Il semble que l’on puisse envisager cette possibilité. La folie aurait duré le temps du meurtre. Se rendant compte de son geste, elle a sombré dans une torpeur éternelle pour oublier à jamais son acte.
  • Donc, si on est dans ce cas, il n’y aura rien de mieux à en tirer et on ne pourra réellement élucider cette affaire. Est-ce que quelqu’un a eu vent de ce rapport hormis moi ?
  • Non, je viens juste de le finir et toutes les pièces sont en ma possession et je m’apprête à les classer dans le dossier.
  • N’en faites rien. Mettez tout à l’abri, chez vous ou chez moi, où vous voulez mais personne ne doit savoir ce que vous venez de me dire avant la fin de la semaine. Je ne veux pas qu'elle soit considérée trop vite coupable pour faire plaisir à la société. A-t-on des informations sur le père ?
  • Il a été ruiné par son beau-fils et vit des quelques rentes tirés d’actions dans des casinos sur la côte. Malgré cela, il garde un réel pouvoir sur le casino Est. Son gendre et sa fille morte, de nombreuses personnes pensent qu’il pourrait remonter son empire avec l’argent qu’ils laissent.
  • Quand connaîtrons-nous le montant de cet héritage ?
  • Demain à huit heures. J’y serais.
  • Merci pour ton travail. Je te rejoins devant le palais à neuf heures. Préviens Arthur qu’il vienne nous y retrouver.
  • OK, j’apporterais le dossier pour te le remettre. Pour Moristo, je fais quoi ?
  • Rien ! tranche-t-il. Il doit en savoir le moins possible sur l’aspect logique de cette affaire. Le concernant, on élaborera notre stratégie demain. Allez Salut.
  • Salut. »

visite de l'associé incongru

Jamais il n’aurait pensé le trouver dans un intérieur aussi négligé. Sur le pavé, les flaques d’eau et de boues éparses donnent le change aux linges sales, sur la table basse, la poussière y côtoie les ronds de verre. Dans l’obscurité de la pièce principale, seules les images lumineuses d’une télé sans son trouble les ténèbres de l’antre du célibat. Allongé sur le canapé, les yeux clos fixant l’écran, un souffle rauque sortant de sa fine bouche, Harry dort, inconscient de la présence du visiteur. De son doigt squelettique, il tire un trait dans la fine couche blanchâtre recouvrant l’ébène du piano puis, l’air espiègle, il l’observe de près, le nez pratiquement collé sur le couvercle des touches.

Se redressant, il réfléchit un peu avant de sortir un long mouchoir de soie de sa poche revolver ; puis, d’un geste ample, il essuie le cache touche. Derrière le passage du tissu précieux, le laqué du bois s’extasie au flambeau des images brillantes du petit écran. Inspiré alors par un songe mystérieux, le visiteur s’assit sur le velours rouge du tabouret, soulève le couvercle pour mettre à nu les pièces d’ivoire où il vient poser ses doigts frêles et blancs. Les premières notes s’élèvent hautes et claires venant troubler de sa morsure douce et froide la noirceur des ténèbres. Elles se succèdent, frénétiques, traçant la ligne d’une mélodie parfaite. Les yeux fermés, il fait courir ses mains osseuses sur le clavier avec une aisance surhumaine. Sa tête suit la mélopée et ses cheveux, portés par une brise étrange, flottent légèrement dans l’air. Ses traits, un temps tendus par l’aspect des lieux, sont désormais serein, joyeux ; ils indiquent une extase rarement atteinte par le commun des mortels.

A la grande horloge, au côté de la cheminée pleine de suie tiède, deux coups sonnent clairs, stoppant net le doux chant du piano. Ses mains referment alors le couvercle. Toujours silencieux, l’étranger s’approche du dormeur, son long index vient caresser sa joue rose. Il sourit avant de se diriger vers l’âtre. Il vient s’agenouiller devant l’édifice de marbre dédié au feu. Dans le tas parfait de bois posé le long des pierres froides, il saisit deux petites bûches qu’il pose au centre du foyer. Faisant craquer une longue allumette contre sa main, il amène le feu rédempteur dans la cheminée. Gentiment, la flammèche lèche l’écorce sèche et protectrice avant de l’entamer de sa morsure chaude. Doucement, elles montent au-dessus de leur proie. Les flammes se mettent à danser, vigoureuses, pleines de joie, dames vêtues de rouge et d’orange, ne suivant aucune musique précise. Sensuelles et langoureuses, elles caressent de leur chaleur son pâle visage. A leur vue, ses yeux vitreux scintillent et des larmes livides perlent à leur coin. Laissant échapper un léger souffle d’entre ses lèvres, il les éloigne puis les laisse revenir plus fortes, plus hautes et plus belles encore. Il les aime et les hait, admire leur vigueur et leur force, craint leur chaleur et leur vitalité. Ce sont les alliés du vent, de la vie ; il est l’ami de la mort, du froid et des profondeurs. Soudain, elles s’étouffent par manque de nourriture, de substance vitale. Leur danse faiblit en intensité et beauté, elles réclament leur pitance. Pris de pitié pour ses petites sœurs, il leur jette deux nouvelles bûches. De nouveau, elles vivent, flamboyantes et heureuses, chassant de leur lumière les ténèbres de la pièce.

Une douce musique rejoint leur beauté. De ses doigts, il leur indique le tempo à suivre, la danse infernale se calque sur les notes et les notes suivent leur rythme. La vie et la mort s’affrontent. Chacune à leur tour, elles accélèrent l’intensité de leur art pour s’élever au-dessus de l’adversaire. La danse des doigts de porcelaine d’apparence si fragile cherche à surpasser celle des flammes affamées de vie. Sous la force des éléments, le bois craque, plie avant de se briser, de baisser l’échine face au feu ; les cordes, elles, ne cèdent pas. Tendue à l’extrême, espérant une halte, un repos mérité, elles tiennent le rythme, tirant leur force et leur espoir des doigts fragiles du visiteur. Les sons, la vue du feu vainqueur avant d’être vaincu, la brise du vent inconnu le rendent frénétique. Sa puissance se transmet à la musique, sa vie passe doucement dans la mélodie. Une sueur salée perle sur son front de marbre alors que ses doigts courent sur les marches d’ivoire et de bois noirs. Dans la cheminée, les flammes s’effacent une à une derrière leur nourriture agonisant sous forme de braises rougies. La mélodie devient alors éloge funèbre ; elle s’adoucit tandis que sa folie quasi inhumaine s’éloigne doucement de son regard triste et fatigué. Finalement, au troisième coup, il abandonne de façon définitive le piano. S’appuyant sur le bois noir, il se lève maladroitement et se dirige d’un pas boiteux vers le dormeur. Harry rêve qu’il joue de ce grand piano acheté pour son fils, l’artiste inconnu de la famille.

De nouveau, il laisse son doigt courir sur sa peau paisible. D’un souffle, il le réveille. Effaré, l’inspecteur se redresse.

« M. Delabre, balbutie-t-il incrédule ; que foutez-vous chez moi à … 3 heures s’écrie-t-il en fixant la pendule. La tête en vrac, il se relève doucement pour venir planter son regard sur l’âtre encore rougeoyant. Et qui vous a permis d’allumer ce feu, bon sang ? De plus, vue les braises, cela fait un bout de temps que vous êtes là.

  • Vous auriez fait un bon inspecteur, sourit Moristo tout en sortant d’une poche intérieur un long cigare qu’il tend à Harry. Dommage que vous croyez encore aux choses qui vous entourent.
  • Merci pour le compliment. Mais, pour le cigare, je les déguste difficilement à une telle heure de la nuit après un réveil inutile.
  • Permettez-moi de vous dire que votre piano fournit un son excellent dit le visiteur en se tournant vers le sombre instrument.
  • Je vous le permets, approuve l’inspecteur près à tout admettre de cet étrange personnage à une heure aussi avancée. Mais, pensez-vous me dire pourquoi vous êtes chez moi ? j’aspire à un peu de repos, pas vous ?
  • Ca dépend, aujourd’hui, pas vraiment. En fait, dans mon métier, on dort peu la nuit. C’est, je pense, une vocation ; une folle vocation mais une vocation tout de même.
  • Pourquoi mille dieux ? la question claque dans le silence de la nuit entre les mains de l’inspecteur exaspéré.
  • Je vous avais dit que je passerais aujourd’hui. Excusez-moi d’avoir omis de préciser l’heure. Ce détail ne m’échappera plus à l’avenir. Alors, pouvez-vous m’apporter un éclairage sur cette affaire ?
  • Non, je n’en sais pas plus que tout à l’heure.
  • Hochant la tête de droite à gauche nonchalamment, Moristo saisit fermement Harry par les épaules.
  • Je n’aime pas trop que l’on se moque de moi. Je pourrais me fâcher mon cher ami.
  • Mais, je vous dis que je n’en sais pas plus que ce qu’il y a d’inscrit dans les rapports, lâche Harry la voix décontenancée. Soyez raisonnable, je ne peux vous fournir des informations que je n’ai pas.
  • Et qui sont sans importance de toute façon, sourit Moristo en laissant choir sa proie. »

Un foie libre, il se précipite vers la cheminée en se massant frénétiquement les épaules. Les deux hommes se menacent un instant du regard. Plus frères ennemis que collègues, une sourde haine s’installe entre eux. Alors que le visiteur s’approche de l’âtre, Harry saisit instinctivement une bûche qui vient alimenter les flammes mourantes.

« Calmez-vous voyons, grogne-t-il d’une voix rauque. Nous devons collaborer, ce sont les ordres qui le veulent. Certes, je me suis laissé emporter un instant, mais vous ne devez pas me craindre.

  • Je ne vous crains pas, réplique Harry remit de ses émotions. Je souhaite seulement que vous me traitiez comme votre égal et non comme un serviteur de plus. Je vous ai dit que je ne sais rien de plus alors faites pas chier.

En à peine deux enjambées, il rejoint son esclave du moment prêt de la cheminée. L’imitant, il ressert à manger à la bête avant d’asseoir d’un œil ferme sa supériorité sur l’inspecteur.

  • Vous recommencez ! Harry ne recule pas et semble planter encore plus profondément ses pieds et son regard. Qui ou quoi vous permet de venir traiter de la sorte un inspecteur de mon rang et de ma réputation ?
  • Nos supérieurs, le gouvernement, nos maîtres m’en ont donné le droit. Mais, je préfère vous traiter comme mon égal, comme un inspecteur de renom ; soyez en assuré. J’espère simplement un peu plus de compréhension et d’aide de votre part. Alors un peu de réflexion mon ami et décidez une fois pour toute pour qui vous travaillez. Je repasse demain à la même heure. »

Aussi prompt à apparaître, il sort presque volant au-dessus du pavé souillé par le célibat momentané. Tremblant de froid ou d’une peur sourde et incertaine, l’inspecteur tente de suivre du regard ce déplacement impossible. Ce faisant, il ne voit pas le vent qui vient souffler le feu, ce vent porteur de l’odeur brut du soufre. Pétrifié par l’étrange sensation inspiré par Moristo, Harry ne perçoit ce qui envahit doucement sa demeure ; la peur de l’incongru, de l’inconnu, de ce que l’on ne peut nommer vient de le laisser sans défense.

Intrusion d'un tueur

Inexorablement, le gaz court sur le plancher, les murs, le plafond, il monte et descend en petits tourbillons jaunâtres, se faufile entre les pieds de l’inspecteur, grimpe le long de ses jambes flageolantes, de son torse animé d’une respiration trop lente avant de s’immiscer dans les cavités distendues de ses narines, lui brûle les bronches, les poumons ; son sang bouillonne sous son effet dévastateur. Venu de nulle part, un son résonne dans ses oreilles endormies, semblant accompagner la douleur qui secoue maintenant la totalité de son corps. Imperturbable, il approche se faisant de plus en plus perçant. Sous cette double sensation, Harry sent son esprit se détacher délicatement de son enveloppe charnelle abandonnant muscles et squelettes à la folie des corps abandonnés de l’âme.

Derrière la fenêtre, ses petits yeux rouges l’observent toujours comme ils l’ont fait depuis le premier jour. Ses lèvres à peine roses murmurent ses mots qui viennent blesser son tympan sous la forme d'un son sans sens. Les deux petites pupilles brillantes fixent tes orbites sans vie cherchant à percer tes secrets, à se nourrir de ta vie, à alimenter sa semi mort. Tu le sens en toi, autour de toi, il est ton ennemi et reste ton ami. Petit à petit, ses paroles se rendent douces, aimantes et rassurantes ; ta douleur devient alors plaisir et ton malaise se transforme en lassitude. Dans ta tête, sous l’effet de ce changement, les rêves et la réalité se lient dans une valse étourdissante et, sous le poids de cet effroyable tourbillon, tes jambes cèdent. Pour recevoir ton corps, le nuage jaunâtre se soulève pour retomber sur ton enveloppe à la respiration difficile. A travers le brouillard, tes yeux mouillés de larmes fixent le lustre du plafond. Dans tes oreilles, au murmure envoûtant succède le crépitement du feu renouvelé. Puis, doucement, le nuage se retire comme il était venu. Furtif, il fuit par la cheminée, laisse la place à son maître.

Au-dessus de toi, rayonne son visage blanc entouré de cheveux bruns qui descendent en cascade en dessous de ses épaules. Le sourire qu’il arbore est prompt à te réchauffer le cœur tout comme cette main nerveuse qu’il te tend. Profitant de l’aide de cet inconnu, tu viens t’asseoir dans ce grand fauteuil d’osier qui se trouve face à la cheminée. Il s’agit d’une immense chaise à bascule de bois blanc que l’inconnu fait chavirer avec délicatesse dès que tu y es installé. Toujours souriant, il se met alors à chanter ; sa voix douce comme la laine vierge et claire comme le chant des cascades ne tarde pas à plonger l’inspecteur dans une torpeur proche du destin final. A sa fine mélopée, vient se mêler le son mélodieux du grand piano accompagné du crépitement des flammes. Mais, cette fois, il ne se lance pas dans une lutte effrénée : les trois voix se coordonnent sous le tempo parfait des vocables de l’inconnu. Ton âme s’élève encore plus, bercée par la force tranquille de sa douce et paisible aura. Semi conscient de ce qui t’arrive, tu ne peux lutter contre cette facilité qui t’envahit sans fin.

Une fois ton esprit au havre du calme et tes muscles à jamais empoisonnés par son influence insidieuse, il cesse sa chanson. Il se penche alors, approche sa bouche de ton oreille engourdie pour reprendre son murmure :

« C’est bien petit homme, dort, repose toi, laisse toi porter par la facilité de ce sommeil. Ne penses plus, oublies le passé, le présent et le futur, laisse l’espace envahir ton corps, laisse mon élixir, ma vie te porter au-delà des rêves et des songes bassement humains. Bientôt, je te le promets, tu marcheras parmi ton troupeau et, tel un prince, tu abattras ton courroux sur les sujets gênants. Je te promets les plus grands plaisirs et les plus grandes souffrances.

  • Pourquoi ? demande l’inconscient.
  • Tu es venu à moi comme je suis allé à lui, inconscient de ta démarche. Tu crois en un autre monde, à avant ta naissance, à après ta mort. Comme tu es, je suis, étrangement mélancolique et faussement heureux.
  • Et si je refuse ce que vous êtes ?
  • Alors tu disparaîtras comme ce jeune a disparu dans les affres de la douleur suprême. Mais, ne soit pas si catégorique. Demain, tu oublieras tout cela, mais quelque chose aura changé, tu te seras rapproché. Pour l’instant, dors petit homme, la non vie t’a apposé son premier baiser. »

 

Cette nuit-là, il neigea beaucoup et, quand Harry ouvre sa porte, un spectacle étonnant s’offre à lui. Sur l’épais tapis blanc, le soleil levant vient refléter ses froids rayons d’hiver faisant briller la rue et le parc tout près. Là, les branches des arbres plient sous la surcharge occasionnée par les cristaux immaculés. L’univers ainsi découvert baigne dans un calme surréaliste : aucun son ne perce la carapace de froid, nul véhicule n’ose affronter les rues verglacées. Tout semble dormir, refuser de troubler la beauté, souiller de leur pas la blancheur venue du ciel.

Seul fou parmi ses voisins de quartier, Harry sort lourdement vêtu, ganté et chapeauté. Il est serein, reposé et cette tranquillité retrouvée, à sur lui, l’effet d’un euphorisant. Heureux et plein d’espoir, il prend la direction de son travail. Mais, se rend-t-il seulement compte que la neige, fort improbable en cette région, paralyse la vie de la cité, et, qu’il a oublié son passé, son enquête et tous ses principes d’antan pour se laisser doucement envahir par une funeste et insidieuse mélancolie.

Commissariat

Assis dans son grand fauteuil de cuir, le Boss regarde d’un œil paternel la grande salle quasi vide qui étend son silence inactif devant lui. Personne ou presque n’est venu ce matin ; nombreux ont téléphoné pour dire qu’il ne pouvait sortir de leur demeure douillette à cause de la neige et de la glace. Mais lui, il tient sa place tel un roi lorgnant sur un royaume sans sujet, tenant à conserver, contre l’avis de tous, une couronne calée sur son crane de mule.

Sa vie, depuis longtemps déjà, se résume à l’agitation de la fourmilière, aux cris, aux battements de porte, à tous ce qui accompagnent de près ou de loin le crime, cette face sombre à peine voilée de l’humanité. Il en est devenu, au fil du temps, une sorte de définition inverse ; comme dans un miroir, ils se reflètent et ne peuvent exister l’un sans l’autre. Dans ces intenses moments de solitude, il se sent comme le négatif parfait de tous ses gens que l’on emprisonne avec certaines raisons, échappant souvent à tout entendement au sens humain du terme. Avec une forme de nostalgie protective, il se fait le constant qu’il ne doit son utilité propre qu’à l’existence même d’une forme de criminalité peu ou prou latente ; son métier le définit et toute éradication de cette farce obscure mais nécessaire de l’humanité l’éradiquerait.

Dans la quiétude de ces moments rares et angoissants, son cerveau ne cesse de lui murmurer cette réflexion. Il en sourit presque tout en couvant du regard cet âme qui travaille presque seul, ce courageux de la dernière heure venu élucider son affaire. Par désœuvrement, il se prend d’une forme de pitié pour Harry et décide de descendre le rejoindre.

Harry est arrivé au commissariat une heure en avance, l’esprit encore embrouillée des visites de la nuit. Pourtant, au profond de son inconscient une forme de voie muette lui dicte un comportement en adéquation avec ses prérogatives. Une intuition lui a montré le fondement même de ses actes, il doit faire de son enquête en tant qu’entité propre le sujet principal de son investigation.

Dès les débuts de l’indépendance voulue par la population sous l’instigation forcement bienveillante du gouverneur, une police de sécurité et d’investigation autonome s’était constituée d’une façon naturelle. Mais, pour des raisons évidentes de besoin en compétence et d’appartenance à un réseau constitué si ce n’est d’une efficacité douteuse, la cité avait délégué à l’Etat encore référant le soin de fournir, en cas de besoin, des ressources policières dites spéciales. Harry, poussé par se toute neuve volonté, se mit, dès son arrivée au bureau, en tâche de fouillé de ce côté.

Ainsi, sur l’écran de l’ordinateur défile les noms des principaux agents spéciaux de diverses brigades de l’état détachés à la cité. Ils se cachent dans un dédale administratif plus ou moins obscure, des agents spéciaux de la politique, des drogues dures, de la défense intérieure, de la défense de la personnalité, de la garde gouvernementale, de la défense anti-Rebel dit brigade lourde, de l’antigang, de l’anti-prostitution ou encore des affaires étranges. Harry lâche un sourire de satisfaction quand le curseur stoppe devant l’agence dépendante du conseil religieux et sectaire. Tapant un code dont il avait toujours ignoré l’existence, il obtint une liste de noms agrémentée de l’effigie : hautement confidentiel. En un rapide coup d’œil d’habitué des fichiers de noms, il trouve celui qui l’intéresse.

« Moristo Delabre : lieutenant chef de la section quatre. Date de naissance, résidence principale, boite postal inconnue. Pour contact : passe tous les Jeudi entre 3 heures et 4 heures du matin au centre de criminologie de la capitale. En mission actuellement »

Septique, il sort un exemplaire de la liste avant de renseigner un nouveau code : la section quatre est une brigade de criminologie chargée des affaires inextricables, avec un lien religieux ou sectaire, Moristo en est l’unique agent, il a actuellement une élève stagiaire sous ses ordres dont le nom reste confidentielle.

« L’homme et sa raison d’être existe donc bien, murmure Harry pour lui-même sûr de sa solitude.

  • Vous en doutiez ? Demande le Boss faisant connaître par là sa présence.
  • Vous étiez là depuis tout ce temps, lâche Harry surpris incapable de camoufler sa faute.

Nonchalant, l’interlocuteur impromptu de l’inspecteur vint s’asseoir face à l’unique ouvrier de son atelier.

  • Je ne veux même pas savoir comment vous avez pu obtenir ces codes étant donné qu’il s’agit du boulot d’un flic de trouver l’introuvable ni même qui a pu vous dire comment aboutir aux renseignements sur ce triste sir. Je voudrais juste un compte rendu, une piste si mince soit-elle.
  • Je vais donc être obligé de vous décevoir. Nous n’avons pas la moindre piste sérieuse : pas d’empreinte, pas de suspect sans alibi et aucun mobil sérieux.
  • J’espère que Moristo avance plus vite que votre équipe. Le docteur nous laisse trois jours avant de casser du flic et de fournir en charpie, une pauvre victime innocente à son peuple assoiffé de justice facile…

De son œil dissimulant mal sa surprise, le chef interroge celui qu’il aurait voulu pour ami et confident en cette triste journée.

  • Pourquoi ce regard ?
  • L’ancien Harry, je veux dire celui que je connaissais, aurait violemment réagi à cet ordre. »

En effet, l’inspecteur y pensa sur le moment. Mais, l’étrange lassitude qu’il supporte depuis son réveil, semble l’empêcher de se révolter. « Quelque chose aurait changé » : étrange petite phrase sortie de nul part et qui trotte dans son esprit, phrase sans queue ni tête perdue dans le vide de sa mémoire matinale. Et, face à lui, l’air de plus en plus inquiet, ce gros homme à la figure noir, ce personnage tout droit sorti d’un vieux film américain, s’agite dans l’espoir de percer le regard de sa moue inhabituelle.

« Mon dieu, mon ami, vous semblez aller vraiment mal.

  • Peut-être, je ne sais pas très bien. Laissez-moi trouver le coupable avant d’envoyer un innocent au tapis…
  • Une nouvelle fois.
  • Comment ?
  • Vous vouliez ajouter une nouvelle fois
  • Sûrement, je pense que vous avez sans doute raison. Je vous en prie, je dois travailler maintenant. »

Comme il est venu, las et nonchalant, le Boss repart, sa solitude à peine rassasiée, au bord du désespoir. Le Docteur dirait seulement qu’il devient fou, quasi insolent vis à vis de son système bien huilé.

Mais, Harry se moque éperdument des impressions générales et des états d’âmes des personnes qui ont créé cette société. Il a pitié de cet homme puissant en voie de déchéance et à qui la journée n’en finit pas d’échapper. Il commence à détenir une petite part de la vérité. Il ne lui manque plus que l’ordre des choses, une forme de sein des seins qu’il ne peut trouver ici. Presque instinctivement, il songe alors à un endroit quasi merveilleux, s’il lui prenait l’audace de le comparer à la mélancolie latente de ce commissariat un jour d’hiver. Dans une sorte de mouvement de sauvegarde, il saisit sa veste définitivement peu adapté au climat, jette un regard un peu triste sur le dernier fantôme des lieus avant de partir sans regret.

 

Vers le bar

L’âme surnageant dans une forme de paix, les yeux fatigués par quelques phénomènes non humains et les membres endoloris, il erre, tel un mort vivant, sur le tapis de neige. Des voitures, emprisonnées par l’armée des cristaux célestes, ressemblent à des cadavres de la folie humaine. Des maisons sommeillent, fumantes et illuminées. L’incroyable silence ceinturant la citée agresse son ouïe, son cerveau. Le vide le plus total se fait doucement en lui amenant ses pensées aux confins de ses rêves les plus refoulés. L’air purifié à l’extrême par le froid vient lui brûler les parois nasales, les bronches, la moindre partie de son corps en contact direct ou indirect avec sa ténacité légendaire. Une sensation oubliée et pas aussi ancienne qu’il ne le croit monte alors en lui. Les rêves de la nuit resurgissent.

Soudain, il se rend compte de la légèreté de son pas malgré la lourdeur des éléments et des pensées abjectes. Presque volant, il marque à peine la neige : cette neige blanche et réfléchissante qui l’éblouit, le gène, le fait souffrir tout à coup. Sa peau se tend, se crispe, se courbant pour lutter contre les affres des rayons hivernaux. Pour fuir, sans faire appel à sa volonté, certainement sous l’effluve d’un réflexe conditionné dont il ignore, jusqu’à l’existence en lui, ses enjambés se font plus longues et sa cadence s’accélère. Il veut fuir ce monde qui l’assaille irrésistiblement, retrouver l’homme ou plutôt l’être de ces rêves, cet être à la voix si douce et pleine de promesses.

Dans sa folle course irraisonnée il revoit les images de puissance. Il se sent fort, impérieux au milieu de la masse grouillante de l’humanité. Du haut de sa tour d’ivoire, il peut sentir et se délecter du moindre effluve de parfum naturel ou non, observer dans toute sa splendeur et son horreur le monde avoisinant, les arbres, les animaux, les insectes et même ces êtres par trop méconnus que sont les microbes ou les bactéries. Ajustant son acuité, il entend maintenant les pensées de tous, voit dans leur cœur toute la méchanceté maladive de l’espèce dont il peut se séparer mais aussi la beauté des âmes pures et rares transportées par les derniers amoureux. Il hait et aime soudain ce monde, incapable de s’adapter à sa profonde et douce perfidie, désireux plus que jamais de le fuir pour le soumettre à sa volonté.

Alors que sa volonté vient à céder à sa vision, il se frappe violemment la tête de la paume de la main, impatient de revenir à la réalité basse et fidèle. Quand, enfin, il arrive à maîtriser vraiment ce délire pourfendant, il se rend compte que son inconscient l’a porté à son but, devant le vieux bar du bas de la rue. Un peu brimbalent, l’esprit engourdi par sa vision acide, il pénètre dans les lieux.

« Salut Harry, comment vas ? Franck semble parfois pouvoir deviner et anticiper les événements. A peine l’inspecteur eut poussé la porte qu’il lui lance un regard vif et enjoué.

  • Bien, du moins je le crois. Et vous deux ? toujours en train de boire à ce que je vois.
  • On me paie pour être là, sourit le tenancier.
  • Pas de boulot, alors…
  • Parce que toi, tu travailles ! s’exclama l’inspecteur avec une morne ironie dans la voix.
  • Quel déconneur ce besogneux, rigole Franck en faisant fi de la mine dépitée de son ami. Il le saisit par les épaules et l’invite à s’asseoir. Manipules tes baguettes, George et sers une mousse à ce brave tâcheron, continue-t-il le sourire large.
  • Pourquoi tant de bonheur ? interroge un Harry stupéfait.
  • Peu de raisons en fait, hormis quelques blancs poussés par deux whisky.
  • Mais ?
  • Je sais très bien ce que tu penses Harry. Comment fais-je pour absorber ce breuvage alors que je lui trouve un goût repoussant ? Je pense qu’il s’agit pour moi d’un faire-valoir, une façon de vivre, de tromper la mort qui me harcèle à chaque fois que ma vie s’assombrit.
  • Alors, Mr Dumar, rugit George, malgré votre désaffection, auquel je ne crois point, pour ce breuvage de Calédonie, en accepteriez-vous un autre verre ?
  • Evidemment, et double cette fois. Un double pour trinquer avec mon prince.
  • Et toi Harry, tu en es où sur ton affaire ? s’enquit George avant de tremper ses lèvres dans un café.
  • Peu, il me reste que trop peu de temps. Mais, il semble que tu avais raison George, des forces étranges doivent être prises en compte. Aucun homme de « bien » n’est apparemment concerné. Enfin, c’est ce que je pense.
  • Tu es sûr ?
  • Nillé était à la distribution de l’héritage. Tout son patrimoine était destiné à la ville et tout le gratin le savait. Mais toi, Franck, qu’en penses-tu ? »

A cette question, ses yeux luisent d’un nouvel éclat.

« Raison je te donne mon ami. Il rode autour de nous, prêts à nous tuer ou à nous faire connaître les affres des ténèbres. Il abat son bras séculier sans jugement et on ne peut l’arrêter dans sa tâche.

  • Pauvre fou, coupe sèchement George. La boisson détruit assurément les neurones ; tu en es la preuve vivante.
  • Non, il a peut-être raison. Cette nuit, j’ai rêvé de quelque chose qui voulait que je devienne ce qu’il est. Comment, comment imaginer que pareil créature puisse exister dans notre société ? La voix d’Harry cache si mal son désarroi.
  • Il existe donc bien et je ne m’étais pas trompé. Etre fabuleux, se nourrissant de la vie, être dont la nature même serait le mal. Le prince viendra, monter sur un destrier couleur de nuit claire pour rappeler à l’homme endormi l’étendue de sa puissance. L’église, la bonne conscience et les moralistes de tout genre, prédicateurs de la Sainte Inquisition verront leur sang et leur esprit disparaître à jamais, foulés du pied par celui qu’ils voulurent détruire : la loi et le chaos doivent coexister, l’équilibre doit revenir. »

Tout en proclamant sa vérité, le pauvre Franck saoulé d’alcool et de pensées noirs semblait danser près du bar. Debout, dressé fièrement sur ses courtes jambes bringuebalantes, il tournait sur ses hanches faisant aller ses mains comme pour appeler et séduire la chose.

« Rends toi compte mon ami, il saisit Harry par les épaules, pourfendant son amertume d’un regard enflammé, le diable en personne, ou du moins sa plus fidèle représentation terrestre, a jeté son dévolu sur toi. Il te veut, te respecte, désire faire de toi l’un des siens. Bientôt, comme lui tu seras : fort comme un dieu, plus puissant que chacun d’entre nous, plus fort que la mort elle-même.

  • Et toi Franck, qu’attends-tu de tout cela ?
  • Rien, plus rien, ma solitude est définitivement consommée. Contrairement à toi, ou du moins à ta ligne de vie, je ne suis pas un conventionnel. Je suis tout au plus, un léger rebelle sans avenir. Je me leurre de moins en moins à croire qu’un jour quelqu’un me liera, que quelqu’un viendra de nouveau me voir.
  • Je ne peux accepter son présent mon ami. J’ai une famille, un travail, une vie. Pourtant, je ne suis pas spécialement conventionnel ou heureux ou je ne sais quoi encore.

Des larmes perlent à ces yeux à l'expression de ces mots. Plein de compassion pour cet homme au bord du désespoir, Franck le prend dans ses bras.

  • Harry ?
  • Mais comment l’accepter ? Le conseil éliminera la femme car lui ne peut exister, Moristo le traquera encore tout comme il finira par me traquer pour m’abattre comme un être impie. Comment accepter ce destin cruel et insoutenable auquel l’on m’a astreint ? »

A cette phrase qui ressemble peu à mon ami, je souris. Si fatal soit ce destin, sur le moment je l’envies et voulus le faire mien.

« Bon, la voix de George nous percute dans notre compassion mutuelle faisant retomber nos esprits égarés dans la réalité. Cet air de folie peut paraître bien distrayant. Mais, je vous en prie, restons un tant soit peu réaliste. »

Interloqué par la déclaration explicite du tenancier, Harry et moi nous nous fixons un instant. Puis, pris d’un rire commun et instinctif, nous détendons ce pauvre homme. Même s’il appréciait peu sa vie, George, sans l’avouer vraiment, ne l’aurait pas échangé contre une autre et surtout pas pour celle qui se présager sur notre ligne d’horizon.

Dehors, comme si une entité voulait tout purifier, la neige, dense et palpable, se met à tomber d’un ciel blanc et lumineux. Le mur de flocons forme un mur de pureté au mal. George et Harry commencent alors à discourir sur ce sujet, sur l’eau qu’elle apporterait lors de sa fonte, sur le printemps qui bientôt reviendrait. Doucement, au fil des paroles simples de leur discours, une joie calme reprend vie en l’inspecteur. Ses larmes sèchent petit à petit remplacées par un joli masque de sérénité, un tant soit peu écaillé par un surplus d’alcool mal venu.

Cet instant, comme tant d’autres, met pénible, lourd à supporter. Je veux fuir, partir une nouvelle fois pour aller nulle part ou la retrouver au fond de mes rêves. Ma présence devient plus que dispensable et c’est aussi bien.

 

Fin d'une vie de femme

Sous la pression de sa main, la vitre résiste peu de temps. Tes jolis yeux vident se tournent vers lui ; alors tu le vois, aussi net que ce jour funeste. Sa beauté cadavérique, ses petits yeux clairs te subjuguent complètement. Au fond de toi, dans ce qui te reste d’âme, dans ton ventre, tu sens la peur, une peur oppressante, déroutante, une peur finale sans suite. Fuir, hurler, courir pour lui échapper te sont hélas impossible ; depuis longtemps, il t’a mis à sa merci. Mais, ces langoureuses caresses te rassurent, te détendent. La force de ton cerveau à moitié mort se débloque. Tes mains, à nouveau libres de se mouvoir, se laissent aller à caresser son dos. Tes longs doigts fins, ornés encore et à jamais de ta bague de mariage, se mettent en quête du plaisir de la douceur de sa crinière noir.

Sur ton cou affaibli mais encore beau et ferme, tu sens courir ses lèvres, sa langue et ses petits crocs trop fins et trop blancs. Sur ton corps en éveil, se baladent avec précision ses mains de nacre, agiles et douces, pleines de complaisances. Un bonheur étrange, venu de loin, s’insinue en toi portant sur ta peau de fine sensation s’appliquant à te faire trémousser.

Soudain, tu le sens s’introduire à la base de ton encolure. Ton sang, ta vie se met alors à fuir en te rappelant ton mari et la peur. Ton extase prend alors fin avec son jeu. Tu trembles, tu gémis doucement et vos sangs se mêlent dans son corps emplis désormais, et pour la soirée, de ta vie volée. « Dors petit agneau, ta vie va m’aider à donner vie à mon fils »

Ainsi il s’en finit de la vie de Me Moldave.

franck

Ce soir-là, Harry me remonte une fois de plus dans ma chambre : un simple studio avec un canapé-lit défoncé, une télé sans fusibles et un désordre indigne d’un honnête citoyen. La poussière et mes vieux habits sals luttaient pour la domination de ce territoire abandonné de toute volonté humaine. Au plus profond de ma détresse, j’imaginais cette lutte ; quelque part dans ce capharnaüm, il existait même des notes sur lesquelles j’avais entrepris de concilier un rapport de bataille. Et puis, ces bouteilles qui roulent sous nos pas incertains d’ivrogne, font rire l’inspecteur. Ce rire devient gloussement quand il aperçoit ma casserole, mon téléphone et mes sous-vêtements de la veille marié dans une étrange posture. « Art moderne » je balbutie ces deux mots l’estomac au bord des lèvres.

Après m’avoir jeté sur mon pauvre lit, il s’assoit sur le sol, entre un carton de notes hirsutes et le bras cassé d’un ancien rameur perdu dans le tas. Malgré l’heure forte tardive et la faim tiraillant son ventre, il se refuse visiblement à m’abandonner. Somnolant sous l’effet sédatif de l’alcool, je l’observe derrière cette étrange brume qui semble envahir mon studio. Ne tenant pas en place, il ne tarde pas à se lever. Il a l’air soudain sobre comme si une pensée venait de le faire dessaouler le temps d’un battement de cœur. Puis, il se met à tourner tel un lion en cage incapable de tromper son monde et cherchant la faille inexistante de ses barreaux. La brume n’étant pas perturbée par ces mouvements d’humeur, j'en conclue qu'il s'agit d'un effet de l’alcool.

« Arrête, une nouvelle fois, mon estomac s’apprête à se montrer en désaccord avec le fait que je parle. Tu vas me rendre malade.

  • Je ne peux pas rentrer, il m’attend.
  • De toute façon, il te retrouvera quoique tu fasses. Tu ne peux le fuir ni même le tromper bien longtemps.
  • Mais ma femme, mes enfants, ma vie. Je ne veux pas ce qu’il me propose, tu m’entends, je ne veux pas. Sa voix s’enflait de colère et de tristesse encombrant mon cerveau déjà saturé de sensation. Il faut l’arrêter.
  • Je crois fort que cela soit impossible. On ne peut stopper le destin aussi facilement que cela. Croit moi sur parole. Des années durant, je me suis efforcé d’échapper au mien. J’ai couru le pays à la recherche d’un bonheur improbable avant d’échouer ici sans titre, ni nom, ni épouse pour qui vivre. En réalité, je n’ai jamais que tenté de fuir, fuir ma différence, mon atypisme. Mais, jamais je ne trouvais de fin digne à ce périple et je finis ici, attendant patiemment que la mort vienne, une fois pour toute, brisée ma solitude. L’être qui te chasse quel qu’il soit, finira par t’avoir. « A moins qu’il ne possède quelqu’un d’autre avant toi ». Cette pensée soudaine, je la garde pour moi.
  • Mais, qui est-il ?

Visiblement, mes paroles de déjanter l’affolent plus que de raison. J’avais toujours cherché à être juste, à ne pas utiliser de faux semblants inutiles et dangereux. De ce fait, je n’avais plus ma place dans cette société et, inconsciemment, j’allais m’offrir en sacrifice à la place de mon ami. Je ne peux lui avouer ce plan ; son esprit très Cartésien ne pourrait l’accepter.

  • Le pire cauchemar des uns, la romance à l’état pur pour d’autres. Il est l’être humain dans ce qu’il a de plus abjecte et de plus beau. Immortellement heureux, triste, grave ou fou, il sème sa damnation avec un sourire innommable. En fait, il n’est rien dans notre culture actuelle qui l’a renié par convenance.
  • Il faut tuer cette créature Franck. »

Ses yeux injectés de sang semblent vouloir sortir de leur orbites, ses mains tressaillent, son front fiévreux se plie dans une tension extrême. Ses allés et venus entre les murs deviennent frénétiques ; sa peur de plus en plus palpable commence à devenir folie, une folie destructrice et fanatisant. Je ne peux que le comprendre : sa vie normale et bien construite allait, en toute vraisemblance, sombrer dans le cauchemar.

Alors que mon esprit mi endormi, mi saoul tente de savoir ce qui me sépare de ce monde, je saisis que ce n’est que la volonté d’en être séparé, il ouvre une bouteille de Vodka glacée. Les yeux emplis de larme, il la pose sur le bureau à côté d’un verre, d’un bol de glaçons et d’une cruche de jus de cerise. Je veux l’arrêter, lui expliquer que l’alcool ne résoudrait rien. Mais ce n’est pas à moi de le faire, moi qui avait plus que plongé dans l’engrenage engendré par l’ignoble liquide. Lassé par cet homme qui désespère de voir fuir son bonheur, je sortis en rampant.

Le grand pas

A l’extérieure de l’appartement l’air est comme saturé de souffre, il me brule la gorge, endort encore un peu plus mon cerveau, annihile sans nul doute les reliquats abscons de ma volonté. Une pensée abstraite envers mon ami, et un peu de force lève ma carcasse soudain frappée d’obsolescence. Chancelant, naviguant dans une forme brouillard laiteux, je glisse vers le bas de mon immeuble non sans manqué de me briser les os à mainte reprise sur les arrêtes des escaliers. Dans un rictus, je songe à la force déployée par mon ami pour me hisser dans mon antre.

Quand la rue s’ouvre à moi, c’est en forme de cauchemar douçâtre, une forme de remake manqué de quai des brumes ; elle a recouvert l’habit des anciens docs, ce lieu sombre où mon quasi ancien compagnon aimait à se ressourcer. L’éclairage publique peine à percer avec son sérieux habituel la purée de pois inondant la chaussée, les trottoirs et le très architectural terreplein central. L’être humain était en cela un animal bien étrange ; mû par une sourde volonté d’accroître la fluidité de ses déplacements, il avait, dans un premier temps, crevé la nature et son espace vital de larges et profondes bandes de roulement pour véhicules bruyants et puants, forme d’aune à sa toute-puissance, pour, après une certaine forme de prise de conscience écologique perclus d’hypocrisie, transformer une bonne part de cette icône de l’air moderne en terreplein végétalisé, imposant, par le fait à une rachitique nature, le devoir de survivre au milieu de gaz pour le moins peu naturel.

Tout à cette nouvelle pensée, j’entreprends de progresser vers le pont. Désormais, ma volonté à céder le pas à celle d’un autre. C’est une sensation assez satisfaisante que de voir son destin vous imposer vos pas ; je peux mettre mes pensées angoissantes en pause. La brume continuant à m’obscurcir la vue, je me dirige vers le pont se trouvant au bas de la rue. Il s’agit d’un ouvrage métallique, j’aime m’y attarder les nuits où la lune pleine et lumineuse laisse traîner sa marque sur le fleuve sombre. L’effet de flou engendré par l’alcool rend le décor encore plus extraordinaire : beauté d’outre tombe qui se réserve à moi seul. Les grands piliers de fer verdâtres se courbent au-dessus de ma tête, en forme d’arche, semblant m’accueillir dans leur monde funeste. Le plancher sombre avec ses trois lignes blanches m’indiquent le chemin vers le trou béant de la nuit sur lequel s’ouvre le pont. Par jeu inconscient, j’avance mes pas sur les trais discontinus du centre du tarmac tout en fronçant les sourcils afin de régler mon acuité sur l’extrémité Est de l’ouvrage.

A mis chemin, son odeur vient soudain percer mon brouillard ; mes sens par trop longtemps engourdis par ma petite mort s’éveillent à lui. Il revêt les effluves des vieux quais comme je l’espérais. Il se devait, par conséquent, de traverser ce pont pour atteindre mon appartement. Inexorablement il approche avec la ferme attention de retrouver sa proie, son futur fils. Je stoppe machinalement ma progression balayant le pont de ma vue de plus en plus aiguisée.

Pour vérifier une dernière fois la faisabilité de mon plan, je plonge les mains dans mes larges poches. Le contact froid de deux petites lames d’acier me rassure. Et, sans raison, je sais que mon geste et sa résultante ne lui ont pas échappé. Mon instinct en éveil me fait percevoir son changement d’objectif : il me suit désormais, ses sens de prédateur en mal de compagnon sont tendus vers moi. Une peur froide me saisit la nuque le temps de deux battements de cœur. Ma décision est prise.

Doucement, je quitte le centre de l’ouvrage pour m’approcher du parapet ; il fait de même. Une fois là, d’un bon je viens me dresser sur le muret de pierre. Je sens alors la surprise poindre en lui. Puis, rapide et précis, j’extirpe de ma poche les deux lames de rasoir pour m’en armer. Dans la folie, personne ne peut dire où peut s’arrêter l’homme. Son souffle, son odeur de soufre, sa frénésie transperçant : tout m’indique sa présence hormis son image.

La peur revient insidieusement, tentant par un acte désespéré de me sauver. Mais, je ne pense plus qu’à Harry, à son air bouleversé quand il avait dû percevoir son destin. Je me dois de le sauver, de mettre mon destin en travers du sien.

Des larmes viennent tout à coup mouiller mes joues. Elles montent du cœur pour m’implorer de revenir dans ce monde, de me ressaisir. C’est la dernière fois que l’occasion leur est donnée de le faire.

D’un geste plus qu’assuré, presque sobre, les lames effilées viennent au contact de la peau tendre de mes poignets. Dans une dernière larme, je presse l’épiderme de leur tranchant. Immédiatement, un léger filet rouge apparaît. Laissant aux fleuves les objets du mal, je relâche mes bras le long de mon corps en serrant les points. Les petites rivières de sang s’enflent alors et je sens ma vie fuir sereinement.

Inspirant une dernière fois à fond, sans trop savoir ce que je fais ni si cela pourrait sauver Harry, je tends les poignets ensanglantés vers la présence, les mains ouvertes, paumes vers le haut.

« Viens, prends moi, gouttes au sang de l’alcoolique et extases toi. Fais de moi ton enfant. »

Ce qui suivit n’est plus pour moi que douleur, tristesse et félicité. Nous échangeâmes nos sangs dans un balai infernal. Puis, je revois cette jeune fille, son offrande à son fils, donner sa vie pour mon existence. Tous les soir, quand mes sens se réveillent, son visage m’apparaît furtivement, ce fut ma première victime et je devais pleurer sur son cadavre pour l’éternité.

Quand le cauchemar cesse, je vois le couloir couleur crème, les lampes de plafond qui diffusent une lumière blanche qui défilent et cette odeur de mort, ces cris sans visages et ces visages sans nom, et surtout cette incroyable impression de ne pas exister, de n’être qu’un numéro sur une planche.

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