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publication de mes élucubrations

06 Jun

Un peu de féminin

Publié par Clément RAULIN

elle

Soudain elle stoppa son avance. Elle avait fait ce chemin un nombre incalculable de fois et en connaissait le moindre recoin du paysage par cœur. Alors, ces volets ouverts face au sentier l’intriguèrent. Sa mélancolie avait fait fuir de son être toute idée de peur depuis bien longtemps. Elle pensait à celui qu’elle avait vu courir sur le sable des mois auparavant, à celui qu’elle attendait. D’une légère inquiétude, elle passa alors à l’enthousiasme, l’envie de l’amour retrouvé. Ses jambes répondirent immédiatement à son rêve et elle se mit à courir battant de son léger vol le sable brillant.

 

Elle arriva essoufflé devant la grande porte de chêne, elle la poussa violemment pour la faire céder dans un long grincement de douleur. Prête à savourer chaque pas, elle avança doucement en direction du vieil escalier. Chacun des grincements du plancher la faisaient frissonner, elle sentait sa présence toute proche, à porter de mains. Une ou deux marches avant le pallier du troisième, un affreux doute l’envahit, à son enthousiasme vient se substituer une nouvelle inquiétude ; en fait, qui se trouvait derrière la porte de la chambre 13 ? N’était-ce pas cette minuscule pièce insalubre, ce repère à chauves-souris ? Et ce chiffre 13, devait-elle s’en méfier comme lui avait dit son ancien ami, l’écrivain, ce fou.

 

Dans le couloir qu’elle se décida à affronter, les anciens bougeoirs de cuivre arboraient des bougies neuves allumées. Les tableaux déteints, dont elle avait souvent imaginé l’éclat perdu attirant le regard des hôtes, semblaient avoir retrouvés toute leur splendeur. A pas feutré, elle approcha de la porte au nombre maudit avec l’irrésistible envie, toute féminine, d’en percer le mystère. Tout à coup, elle s’ouvrit, comme mue par une force silencieuse ou par une quelconque puissance lointaine, laissant apparaître cet homme de taille moyenne aux cheveux bruns ébouriffés contrastant avec son teint blafard. Recouvrant les poches et la ceinture de son pantalon, sa longue chemise blanche salie par le sable et l’humidité était à moitié ouverte sur son torse livide et sec. Ses petites canines trop effilées rendirent son sourire presque sinistre. Tous deux frappés par l’étrange beauté de l’autre, ils ne purent bouger, ou même murmurer un mot.

 

Incroyable, sortie de mes rêves avec son blouson trop serré, ses cheveux châtains collés à ses joues par la fine pluie et son teint si chaleureux par rapport au mien. Sa silhouette quasi parfaite se devinait sous ses vêtements trop étroits et trop usés. Pour mon pauvre cœur de damné, elle représentait la fraîcheur et la beauté du naturel humain. Rien sur elle ne reflétait la complexité simple de notre vie de fou. Même ce sourire qu’elle arborait avec tant de vérité s’inscrivait dans mon impression.

 

  • « Bonsoir M… sa voix me parut douce, agréable caresse sur mes tympans.
  • Melle, je me présente :M. Franck Dumar, ex écrivain, ex alcoolique.
  • Et qu’est-ce que monsieur l’ex vient faire dans une demeure privée ?
  • Je pensais que personne ne vivait ici. Je voulais juste me reposer un peu. Mais si j’avais su que ce vieil hôtel appartenait encore à quelqu’un…
  • Cela n’a rien de grave. Ce voulant rassurante, elle me saisit la main. Mais je n’aime pas ces discussions de couloir. Désirez-vous visiter mes appartements ?
  • La chambre 14.
  • Comment le savez-vous ?
  • La clef.
  • Comment ?
  • C’est la seule clef manquante au tableau du bas. Élémentaire…
  • …mon chère Watson. »
  •  

Son rire franc vint m’arracher un sourire ; nos destins croisaient leur solitude en cet instant rare et émouvant. Son « chez elle » comme elle l’appelait était à peine plus grand que la chambre 13 si ce n’est qu'il avait été adjoint une petite cuisine et une vraie salle de bain. L’ameublement se distinguait vraiment. Un lit double recouvert de draps de soie bleus ciel, une table rustique où reposaient un plumier d’argent et des manuscrits accompagnaient une armoire en bois finement ciselé et une table de cuisine de fer et de plaques rouges sous laquelle reposaient quatre sièges du même alliage. Dans cet endroit, son aisance faisait ressembler ses déplacements à une danse envoûtante. Malgré mon étrange pouvoir de vision, j’eus du mal à la suivre, à démarquer le moment où elle sortit les verres de celui où elle me tendit ce fauteuil de cuir tanné par le temps dont je n’avais pas remarqué la présence. Paradoxalement, je me sentais totalement en son pouvoir, moi qui étais censé représenter la force et la terreur, la beauté et la haine sur notre terre.

 

« Vous semblez mal à l’aise Franck ?

 

  • C’est de votre faute Melle sans nom : votre beauté, votre fraîcheur, votre douceur, votre facilité à vous mouvoir dans cette pièce, votre…
  • Stop, je risque de rougir devant tant de compliments. Mais oser croire que je vous trouve pas mal non plus, quoique étrange je l’avoue. Ce teint blanc, ses mains frêles et vos dents : est-ce une maladie ou est-ce naturel?
  • Une maladie naturelle, souriais-je ? Nul ne sait d’où cela peut venir et où cela veut aller. En fait, c’est la première fois que je fascine. D’habitude, je révulse plutôt.
  • Oh ! vous devez mentir mon cher ami. Du moins, vous n’avez pas cet effet là sur moi. »

 

De plus en plus mal à l’aise face à son arrogance, je me devais de reprendre une certaine constance avant de m’effondrer. A cette fin, je mis les coudes sur la table et juchait ma tête au-dessus de mes mains ouvertes en calice.

 

« Puis-je avoir l’honneur de connaître votre prénom ?

 

  • Elanda de Courneuve.
  • Une comtesse ?
  • Autrefois, et vous ?
  • Mais ! je l’ai déjà dit il me semble.
  • Evidemment, nous sommes tous l’ex de quelque chose ou de quelqu’un. Mais je voudrais connaître votre vérité du moment.
  • Effrayante question comtesse, murmurais-je en me caressant ce début de barbe éternelle qui ornait discrètement mon visage.
  • Pourquoi M. Franck ? Celle-ci semble réellement vous troubler.
  • Car ma vérité l’est…effrayante…ma vie n’est plus qu’une longue ballade à travers les âges… pour moi et ceux de mon espèce s’ils en perdurent, les horloges de notre temps se sont à jamais arrêtées. Et, plus horrible que tout et aussi plus magnifique que vous autres mortels ne puissiez y songer : notre vie dépend pour la fin des temps de ce qui fait la vôtre, le sang chaud et doux.

 

Elle ne recula ni ne cria à l’énoncé de ma vérité. Elle resta simplement assise en face de moi, ses jolis yeux bleus fixant mes babines légèrement retroussées sur mes gencives tendus par la faim.

 

  • Mon ancien ami pensait que vous existiez. Mais je n’osais y croire…votre présence ici me paraît si irréelle…je peux …vous toucher. »

 

Son incrédulité et cette sorte de gentillesse émanant d’elle dans un fleuve de félicité me firent acquiescer, vaincu pour la première fois par une simple mortelle.

 

La peau de mon torse était lisse et si douce ; elle parut ainsi au contact de ses doigts fins et précis. Mais le pire, la plus étrange des sensations qu’elle ressenti à ce contact, fut l’impression de froid intense qui vint mordiller ses extrémités. Un froid de mort. Malgré sa peur soudaine d’avoir découvert ce en quoi elle ne pouvait croire, elle glissa doucement la paume de sa main sur le cuir glacial de son interlocuteur. Elle me caressa alors doucement. Mon contact frigorifique ne l’inquiétait plus, au contraire, elle se mit à l’apprécier tout en l’intriguant. Elle aurait voulu me réchauffer, me rendre la vie pour qu’elle lui appartienne, que je reste pour toujours.

 

Ses légers doigts qui me caressèrent le visage, le torse avant de venir étreindre mes mains nous rapprochèrent un tant soit peu. J’aimais cette chaleur tellement humaine qu’elle essayait en vain de me transmettre. Dans ses yeux brillait l’espoir de la solitude en train de se rompre sous les coups de boutoir de l’amitié. Et moi, à quoi songeais-je exactement ? Nous ne nous connaissions pas en fait ; elle aurait très bien pu me nourrir de son sang sûrement vigoureux, me remplir de joie par une chaleur autre que celle bien lointaine de ses mains. Sans raison apparente ou peut être d’un étrange sentiment, je m’efforçais de lutter contre cette idée naturelle. Pourtant, le diable me soit témoin, j’avais soif de sa vie.

 

Son léger sourire, ses cheveux séchés tombant tel un rideau de soie sur ses épaules, sa poitrine se soulevant au rythme d’une respiration qui se voulait calme sans y parvenir complètement, troublaient mon esprit de jeune immortel ; comment un être si faible pouvait faire ainsi faillir mon instinct de tueur ? Et puis, ses pensées d’abord flous, par la suite plus clairs et limpides s’ouvrirent soudain. Mon ouïe perça la barrière de son esprit, pénétra ses rêves comme on pénètre un corps en y étant invité.

 

Une petite maison de bois peint bleu regardait la mer qui étalait sa calme beauté dans l’infini. Derrière, haute, perçant les rares nuages, fins filets blancs, de leur pointes acérées, les montagnes remplissaient l’horizon. Entre la demeure et les pieds des géants de pierre, s’étendait une forêt de gros chênes et de fougères parsemée de fleurs bleues, roses, rouges et blanches. Loin dans le ciel, un soleil chaud et rougeoyant, un soleil que je ne pouvais voir inondait de sa bonté ce paysage idéal. Sur la plage, le sable coulait autour de leurs doigts de pieds à chacun de leur pas. Elle marchait tenant par la main une ombre floue ; une ombre attendue me ressemblant guère. Je ne sais si elle ressentit alors ma lointaine tristesse, cette sorte de jalousie mortelle, mais elle recula soudain, le regard un peu abattu. Mon sourire vint tenter de la consoler.

 

« Je ne suis point celui que vous attendiez ?

  • Comment savoir ?
  • Moi, je le sais, je l’ai lu dans vos yeux. De toute façon, mon état fait que je ne peux me rapprocher de vous d’aucune façon.
  • Vous dormirez ici tout de même.
  • Quelques temps. Mais comprenez que je préfère dormir de jour et de préférence à…
  • La cave coupa-t-elle. Mon ami aussi y passait de longues heures. Il était un peu comme vous dans sa tête. »
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