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publication de mes élucubrations

15 Aug

Publié depuis Overblog et Twitter

Publié par Clément RAULIN

Éveil

Sa langoureuse caresse dans mes cheveux m’éveilla doucement. Ses doigts fins et chauds s’attardèrent un instant sur ma joue goûtant à sa douce froideur. L’âme éveillée, je vis, au travers de mes paupières translucides, ses perles grises, ses pupilles pleines de vie confinées à la un vision simpliste des choses.

 

  « Cela me suffit peut-être, murmura-t-elle dans mon songe, un petit sourire en coin de lèvre. La nuit nous est tombée dessus Franck. Il est temps de sortir de ce lugubre endroit. »

 

Il m’avait semblé imaginer la scène de la veille : les bouteilles éclatant pour aller tapisser le mur résonnaient dans mon esprit comme un lointain cauchemar. Mais, le tableau exposé à mes yeux était bien plus réel qu’un simple rêve. Sur cette fresque, œuvre d’un être mi ange mi démon, le mal et le bien s’affrontaient dans des nuances de rouges, de noir et de jaunes cuivrés sous le regard brisé des femmes et d’enfants nu et frémissants.

Habillés de vert et de jaune, des hommes aux yeux tristes brandissaient des armes de bric et de broc pour faire face à leur destiné. Une horde de monstres souriant avançait vers eux, piétinant leurs maisons et leurs troupeaux dans l’irrespect le plus total. A leur tête, des hommes aux yeux rouges et aux babines retroussées sur des canines effilées, exhortaient leur troupe de leurs lames de sang. La magie semblait mouvoir le tableau, de telle sorte que l’on pouvait voir la horde des monstres progresser inexorablement vers une armée humaine gonflante et rugissante. Trois êtres apparurent soudain. Ils ne se trouvaient pas au premier rang, mais ils ressortaient comme les officiers de derrière se démarquent de la troupe. En retrait d’un grand homme tout vêtu de blanc et arborant une longue barbe de sage, se tenait un homme à la figure pale et aux pupilles translucides, ainsi qu’une fille à longue chevelure brune. Les voyants, ainsi disposés au sommet de leur armé, je ne pus m’empêcher de les trouver beaux et de les haïr. Inconscient de l’importance de cette vision, je tentais de me relever.

 

 Epuisé par l’effort mental du matin, je dus compter sur la bienveillance de ma protectrice pour ce faire. Une soif intense me tiraillait, aussi puissante que l’on avait pu le décrire dans les livres. Les avais-je crus alors ? Les veines tremblantes de peur d’Elanda m’agacèrent en conséquence ; elles m’invitaient au festin de l’innocence, à ce festin de vie nécessaire à nous autre, à cet extase provoquée par la seule chaleur du sang puisé à son origine. Quel bonheur de sentir leur vie, leur don involontaire vous pénétrer, exciter vos artères mortes à jamais, vos viandes sèches. Seule sa peur contenue retenait ma soif. Elle le savait, avait sûrement senti mon souffle froid approcher de sa gorge tendue.

 

Consciente de mon interdit, elle se retourna me fixant de nouveau de ses petits yeux brillants de larmes. Mon index cadavérique effaça délicatement une goutte qui roulait sur sa joue et vint l'apporter à mes lèvres.  Son goût salé accompagné d’une certaine tristesse transportée par le liquide me fit défaillir. Mais, son sourire me soutint et sa voix délicate consolida ce maintient un tant soit peu artificiel.

« Cher ami, vous m’aimez à ce point. Pourtant, seul mon sang pourrait vous permettre de sortir de cette sordide cave.

  • Sûrement, mais comment le savez-vous ?
  • J’ai lu plusieurs romans parlant de vous et, mon conjoint vous étudiait souvent. Evidemment, à l’époque, je n’apportais que peu de crédit à tout cela.
  • Evidemment, souriais-je. Je ne vous cache pas que moi non plus je n’y accordais que peu de crédit… »

Sur cette parole, elle éclata de rire. Il s’agissait d’un rire conjurateur de sort et de mort ; le même que j’avais eu le jour où j’avais saisi le contour de celui qui profanerait ma vie. La joie nouvellement retrouvée m’emplit de plaisir et je finis par y joindre un rire vif et clair que je contrôlais avec difficulté. Pour l’accompagner du geste, elle m’étreignit les épaules de sa force féminine et entreprit de m’aider à sortir de ma chambre.

 

Ainsi, elle me guida jusqu’au petit salon du rez-de-chaussée. Mes yeux s’écarquillèrent de surprise. Hier encore poussiéreux, inhabité et sentant le renfermé, il respirait aujourd’hui la vie retrouvée et l’exubérance des salles de danse d’autrefois. Les volets avaient été rouverts, les carreaux translucides donnaient sur une mer de perles ou vagues scintillantes sous le reflet de la voute étoilée, sur le plancher ciré s’étalaient de grands tapis gris et bleus où reposaient quatre grands fauteuils de cuir clair et un guéridon d’un autre âge. Les murs, au papier décrépi, étaient recouvert de tableaux de maître et sur de vieux meubles de bois rares se trouvaient posés des bougeoirs d’argents flamboyants de mille feux.

 

Mais, le plus intriguant, dans ce décor de film romantique, n’était-ce pas ce jeune couple ? Debout, face à face, ils dégustaient dans des coupes de cristal,  un liquide couleur d’or enivrant de bulles scintillantes. La femme, grande, aux longs cheveux noirs et aux yeux bleus portaient une longue robe noir laissant percevoir un décolleté prometteur. Des gants blancs recouvraient l’intégralité de ses avants bras. Le tout était rehaussé de nombreux bijoux et rubis. Elle m’apparut comme quelconque, une belle femme du haut monde sur qui on ne retourne plus. Pourtant, dans ses yeux, resplendissait encore une étincelle d’intérêt. Il s’agissait de son amour pour son compagnon ; un grand blond aux pupilles noir, au teint mat et au corps parfaitement ciselé trahi par un smoking blanc trop ajusté. A côté de ce couple grandiose, droit sorti des plus beaux contes, ma chère aristocrate aurait dû paraître trop frêle, trop petite, sans existence propre. Mais, son teint cuivré, ses cheveux tirés en arrière maintenus par un fin cerceau de diamant, sa robe rouge largement ouverte dans le dos, ses épaules fortes dans leur faiblesse et ses bras musclés par l’adversité la rendaient princière à leur côté. Ce trio me fit penser à deux anges protégeant leur reine de ce démon qui venait d’apparaître dans l’encadrement de la porte ; de cet être d’une taille incertaine, aux cheveux bruns ondulants jusqu’aux épaules, avec sa peau si pâle qu’elle semblait lumineuse et lisse comme du marbre blanc. Ses yeux n’avaient pas de profondeur et étaient blanchis par l’état de mort l’habitant. Il portait une chemise blanche ouverte sur un torse frêle et un pantalon souillé de sable et de vin séché. De plus, il semblait sourire de son état.

 

Froid, les tempes battantes, titubant à chaque pas, j’approchais, excité par une soif horrible, de ces aristocrates anachroniques.

 

L’un après l’autre, ils s’offrirent à moi. L’homme fut le premier. Dès mon entrée, il me jeta un regard noir et haineux. Alors, pour parer mon approche, il se lança vers moi, empli du désir grotesque d’abattre un démon. Ma force, ma volonté dans la mort l’avait subjugué au moment de m’atteindre. Il m’enlaça de la puissance de ses bras en tremblant. Désormais il me redoutait car il se savait impuissant. Usant de ses dernières forces cérébrales, il tenta de résister encore un peu avant de lâcher et de m’offrir sa nuque bronzée. Tout en y plongeant mes crocs avides, je fixais le regard triste de la femme soutenue par ma chère conspiratrice. Tel l’insecte, j’avais sucé son sang d’athlète, un sang puissant empli d’oxygène et de pureté. Son souvenir me réveille encore parfois la nuit quand mon immoralité m’affaiblit. Son corps vidé, je le lâchais sans convenance pour avancer d’un pas assuré vers ma prochaine nourricière. Elle me regarda approcher, le regard immobile fixé sur mon torse argenté. Une larme coula sur sa joue : elle pleurait la mort de son ami et la venue imminente de la grande faucheuse.

 

L’esprit libéré de toute soif, je remarquais Elanda. Elle se tenait accoudée à la cheminée de pierre, un verre de champagne à la main. Son regard intéressé et même impatient suivait l’évolution de la scène. A n’en point douté, ce spectacle lui procurait un plaisir malsain. Elle ressemblait fort peu à la triste jeune fille dont j’avais croisé la route la veille au soir. Ma rencontre avait dû faire ressortir quelques étranges sentiments refoulés en elle.

 

Soudain, le baiser de la jeune veuve vint supplanter mon songe. Sans cérémonie, sa bouche vint s’emparer de la mienne avec une macabre voluptée. Ses mains encore vivante et douce caressaient la peau froide de mon dos. Sans concession, elles ôtèrent ma chemise avant de s’insinuer sous mon pantalon afin de sentir la morbide fermeté de mes fessiers. Un bonheur démoniaque monta alors en moi : je la possédais plus que je n’avais jamais possédé une de mes victimes. Le plaisir charnel, qu’elle m’offrait volontairement, me fit fermer les yeux de plaisir ; je sentis alors sa tête venir se blottir dans mon corps, ses lèvres caressant ma peau, réchauffant mes sens de mortel. Et puis, au travers de la brume de mes paupières, j’entrevis son regard empli de haine, de jalousie envers cette autre femme à qui je cédais mes reliques d’humanité. Ma langue vint promptement interrompre son sentiment en allant chercher la sienne au fond de sa bouche chaude. Elles s’enroulèrent en de lents mouvements voluptueux la faisant succomber à tout jamais sous mon joug. Au sommet de ma domination, mes dents vinrent en prendre possession. Elles l’enlacèrent, étreignant sa bouche, ses lèvres et son cœur. Se faisant, je bus à la source originelle du désir mortel liant l’amour et la mort dans un interminable baiser. Et, quand enfin, elle relâcha son étreinte, s’affaissant entre mes bras éternellement sensuels, je vis ce moribond bonheur illuminé le visage de ma marquise.

 

Dès la morte allongée sur le sol au côté de son ami, elle me sauta au coup, baisa mon front, mon torse. Puis, elle enfuit ses joues recouvertes de ce fluide salé si envoûteur contre ma poitrine. Désemparé, profondément triste, je la serrais dans mes bras tout en lui murmurant à l’oreille :

 

« Ce que j’ai voulu devenir, je suis devenu : un être assoiffé de sang, un chasseur et, pour mes infortunées victimes, un dernier amant. »

 

Nous restâmes ainsi de longues heures, une éternité d’homme peut-être, à essayer de se comprendre l’un l’autre dans notre silence. Durant ce laps de temps, je crus apercevoir l’âme de mes humbles nourritures quittées cette terre. En voyage, elles jetèrent un regard ironique à notre couple offensant. J’entrevois aussi celle d’Elanda : âme pourpre, salie par le temps, l’amour et le désir de l’inconnu. Il y dormait nombre de passions et de désirs non assouvis. Parmi eux, se trouvait ce jeune romancier un peu fou dont elle ignorait un peu près tout hormis le prénom. Comment pouvais-je douter que je m’inscrivais dans sa ligne de vie tel un énième et éphémère amant, un fou de plus à accrocher à son tableau involontaire et destructeur.

 

La mer, le ciel, le sable et les herbes folles luttant sur la dune m’apparurent une nouvelle fois sous la forme d’ombres obscures. Assombri par la nuit, ce paysage si familier de jour, me rappelait à chaque seconde ce que j’étais : une créature noctambule, faite à son image froide et figée dans le temps et l’espace. Dans sa chambre, recouverte de ses draps de soies, Elanda dormait à présent, rêvant à ces vampires volant et buvant jusqu’à plus soif le sang des innocents. Elle nous voyait en prince, sublimes créatures jouant de leur éternelle beauté pour duper les hommes. Imberbe et sexuellement ambivalent, nous représentions à ses yeux d’anciennes gentilles vierges, un idéal masculin. J’aimais son rêve si beau et si monstrueux à la fois. Les vampires y tuaient sans état d’âme, avec un plaisir tout aussi profond que sordide. Sur leur blanc visage se déclinait toujours ce sourire ironique qui découvrait leurs crocs blancs. Dans la chaleur de la nuit d’été, ils couraient laissant voler au vent leur cap noir doublés de satin vermeil. Suite à cette vision, j’entrepris d’examiner mon vêtement. Elégant, il n’en était pas moins misérable, souillé qu’il était, par le vin, le sable, la sueur, les larmes et le sang séché de mes victimes. Une fois, en ce jour, il me fut donner d’entendre mon rire inhumain, ce rire qui avait habillé mon repère et emplissait maintenant la nuit de sa force joie.

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