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publication de mes élucubrations

15 Aug

Un lieu de repos

Publié par Clément RAULIN

D'une cave

Dans un recoin de la cuisine vide de tout instrument, se trouvait une vielle trappe de chêne vermoulue. Il en émanait une odeur de vieux persistante : mélange de moisi et de bois sec, de carottes fraîchement déracinées et d’oignons fumés. En l’arrachant à son socle, Elanda fronça les sourcils, tant à cause de l’odeur qu’au poids de la porte. Sans faire mine de vouloir m’accompagner, elle m’indiqua d’un geste de la tête l’escalier de pierre qui descendait dans les ténèbres. L’air désolé, elle murmura alors que je passais devant elle : « je m'excuse pour la lumière ».

 

Etrangement, l’obscurité ne m’indisposa aucunement. J’avais depuis peu, une acuité visuelle très pointue dans le noir. Cette faculté attribuable à mon état vampirique fut d’une grande utilité en ce lieu. Les marches étaient abruptes, usées et recouvertes d’une mousse aussi malodorante que glissante. Elles débouchaient sur une vaste pièce basse de plafond, où s’empilait de multiples caisses emplies de légumes de dernières fraîcheurs, sur un sol de terre battu détrempé. Du regard, j’embrassais rapidement les trois murs s’offrant à moi. Sur les trois côtés, des  bocaux étaient alignés sur des étagères. Une grande partie avait éclatée sous la pression des  pourritures qui les emplissaient désormais, de telle sorte qu’entre les récipients encore hermétiquement fermés, se trouvaient des masses informes multicolores.  Seule, épargnée par la putréfaction ambiante qui n’en finissait pas de m’agresser, une porte de fer, tenant plus de la porte de coffre-fort que de la porte de cave, reluisait entre les étagères. Une ancienne odeur de vie traçait son sillon entre les dernières marches  et cette relique. L’ami de ma comtesse avait dû passer ses longues heures dans la pièce qu’elle recouvrait. J’avançais vers elle avec circonscription, le souffle coupé pour ne pas endurer les supplices des effluves du lieu. J’enviais alors l’odorat atrophié des humains.

 

Contrairement à ce que je pensais, la porte ne m’offrit aucune résistante. Au contraire, elle s’ouvrit doucement, silencieusement sur le secret. Devant mes yeux d’ancien mortel ébahis, s’étendait un véritable trésor. Sur les quatre murs d’une pièce blanche et fraîche où ne persistait nulle odeur, des alvéoles de craie recueillaient en leur sein des bouteilles poussiéreuses. L’endroit semblait paisible, en attente de la venue d’un improbable client, loin des fastes de pourriture de la salle voisine. Saisi, je fermais prestement la lourde porte de peur de la contagion. Au centre de la pièce, se trouvait une petite table de bois blanc et un tabouret d’essence identique. Il y était posé une bougie consumée de moitié et un bloc de feuilles couleur os. L’odeur de l’humain portait directement à cet endroit. Du regard, j’enflammais le bougeoir puis le portait à mes yeux. Plus que tout, le feu m’attirait comme vous attire irrésistiblement votre pire ennemi. Mon regard se réadapta alors à cette lumière naturelle soulageant ma volonté d’un poids. Aidé par cette aide inopinée, je pus assouvir une curiosité toute naturelle pour un ex alcoolique. J’avisais donc les différentes bouteilles. Comme je le pensais, les plus grands crus côtoyaient des AOC moins connus voir d’une extrême rareté. Des vins de toutes qualités et de toutes les nations reposaient en ce lieu pour l’éternité.

 

Tant de millésimes excitait ma vue, mes souvenirs de mortel. Comment aurais-je pu alors imaginer avoir accès à un tel paradis de saveur ? Ces vins blancs sucrés, ces rouges au tanin persuasif, au goût de viande savamment dosé ou au goût de fruit angélique m’étaient désormais interdits. Un tel endroit m’aurait, auparavant, empli d’un bonheur sans faille. J’aurais couru d’une bouteille à l’autre, débouchant à tour de bras jusqu’à ce que l’ivresse vienne me trahir, me faire basculer dans de doux rêves. Mon cœur se trouva soudain mort et triste au souvenir de ses joies passées. Mais, je ne puis comparer ces goûts et odeurs, si fins soient-ils, au bonheur incommensurable que peut provoquer le fait de boire à la source même de la vie. Les saintes écritures parlent du vin comme étant le sang de dieu, notre damnation n’est-elle boire directement de ce sang. N’êtes-vous pas tous les fils de Dieu ?

 

Serrons-nous alors des diables, êtres maléfiques déambulant parmi le troupeau en buvant à l’hallali de l’humanité ? Par une funeste conséquence, je m’étais donc trompé en écrivant sur la non existence du mal et la prépondérance de l’indifférence. Nous incarnons donc, mes frères et moi, le lyrisme dans son abjection, la mort gratuite, la haine dans son état pur. A cette pensée, un rire satanique éclata hors de ma gorge. Mes mains s’élevèrent échappant à ma volonté de mortel. Emprunt d’un pouvoir dont je ne maîtrisais les fondements, je sentis des forces occultes s’extirper du plus profond de mon être par mes doigts et ma langue. Tous mes muscles se tendirent vers l’extérieur de mon corps semblant me déchirer de l’intérieur. Une force de plus en plus mystérieuse m’enlaça doucement, caressant de ses feux la moindre parcelle de mon être, en arrachant inlassablement des fragments de tissus et de peaux, répandant sur le sol mon sang volé aux autres. Mon cri s’accrut sous la douleur de mon auto torture ; comme en réponse à mes plaintes, les bouteilles emplies du sang du Christ protecteur sortirent une à une de leur casier. Elles s’élevèrent, avant de venir se fracasser sur le sol. Tel un chef d’orchestre, je balançais maintenant mes mains frénétiquement indiquant aux bouteilles le rythme de leur suicide. Le son clair de leur annihilation résonnait, comme une musique douce accompagnée par un chant aigu sorti tout droit de je ne sais quels ténèbres. Elles tournaient, perdues dans le vide de la pièce ; déroutées par les forces psychiques en souffrance, elles se percutaient en vol, mélangeant des fluides au reflet de rubis et d’or dans des cascades merveilleuses. Les couleurs gravitaient au milieu d’éclat de verre dans une symphonie endiablée et terrible de perfection. Sur le sol, le sang des cadavres se mêlaient au mien dans une chaleur étouffante, la terre battue s’en abreuvait inlassablement « poussière, tu redeviendras poussière ». Ma voix n’en finit pas de s’élever, à elle seule, elle devint suffisante au bris de la silice. Les vibrations en résultant terrassaient l’ennemi, tapissant de ses dépouilles brisées les murs laissés à nu. Ainsi fut mon délire lugubre, inexorable et terrifiant ; j’en tirais un bonheur étrange, tellement inhumain.

 

Le carnage terminé, je tombais à genoux, épuisé, trempé de sueur sanguine et de vin, les habits et la peau pantelantes, je regardais mes mains. De ses excroissances propres à l’homme et aux singes avaient émané une puissance dont je m’ignorais capable.

 

Sur les parois de l’ancienne cave à vin, les restes des bouteilles vertes et translucides étaient à jamais fixé dans une fresque étonnante. Des hommes venus d’ailleurs y trucidaient des monstres sous le regard éteint de leur femme et enfant. De mes yeux gouttèrent quelques larmes de sang, mes dernières forces me quittaient pour aller rejoindre leur terre natale.

 

Dehors, j’imaginais le soleil levant repoussant les derniers nuages de la nuit et cette demoiselle le fixant avec bonheur, ignorante volontaire de l’horrible cérémonie qui venait d’avoir lieu sous ses pieds. Avec le jour, vient pour nous autre, la fatigue et le sommeil ; retrouvant ainsi mon état de mort, je m’écroulais face contre terre, le visage baignant dans un reliquat de ce liquide qui ne saurait plus me rendre heureux. Mes rêves se substituèrent alors à ma réalité, des rêves de mortels éternellement inscrits dans mon immortalité.

 

Des gens se bousculaient dans des bars pour ingurgiter leur café du matin, je pouvais en sentir l’odeur âcre et douce. La chaleur des croissants frais, du petit noir sucré imprégnaient ma cave, ma couche de sable, tout mon être endormi. Les conversations de comptoir me parvinrent bientôt avec une netteté de cristal. Les ombres en étant l’origine se dessinèrent soudain. Du plus flou, elles devinrent claires comme si mon cerveau s’habituait doucement à la vision à distance. Je vis alors apparaître dans un rêve réel George et Harry parlant d’eux, de moi, de ma soudaine disparition d’un hôpital. Leurs visages étaient graves, sombres, quasi éteints et reflétaient de noir cauchemar. Face à leur crainte et à leur dépit, je sentis mon corps tressaillir sous l’effet d’un frisson non humain. Mon esprit dépité s’écarta de leur moral de moribond, traversa mille lieux en un éclair blanc pour venir se poser sur un petit coin de paradis des hautes chaînes alpines. Loin de moi, de nous, Doris respirait l’air frais et reposant de la montagne, ses longs yeux bleus fixés sur l’eau du ruisseau. Dans sa tête, je me vis ; un Franck triste et perdu, vêtu d’habit d’hôpital. Puis, vint cet homme  vidé de son sang et dénudé, ressortissant certain d’une crise cardiaque. Elle n’était ni triste ni heureuse, juste enclin à une mélancolie presque maladive. Son image tressauta pour être remplacé par le son des travailleurs, des usines à rêves, de ces chants de mortels aux intensités paisiblement normales. La vie, dans son ingratitude, venait troubler la vigueur et l’intensité de la non vie. Et ces yeux d’un éternel bleu que je ne verrais sûrement plus, cet amour simple et charnel qui m’y avait lié : avait-il seulement existé ?

 

Mon sommeil indomptable se remplit de doute, de noir songe ; seul reste de ma vie défaillante de mortel. Ces rêves réels n’en finirent pas de m’assaillir, de faire réagir les restes incertains de mon humanité dont j’avais douté de la présence.

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