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publication de mes élucubrations

17 Nov

Début

Publié par Clément RAULIN

HISTOIRE D’UN BLESSE ET D’UNE FEMME

Premier jour à l’hôpital

Le couloir couleur crème, les lampes de plafond qui diffusaient une lumière blanche qui défile et cette odeur de mort, ces cris sans visages et ces visages sans nom, et surtout cette incroyable impression de ne pas exister, de n’être qu’un numéro sur une planche.

Je n’avais aucune raison d’être là, en fait, en y réfléchissant bien, personne ne choisit jamais d’être là ; hormis ces étrangers, personnes qui déambulent en blouse blanche. Parfois même, ils viennent vous parler, vous rassurer. Mais ils font ça avec tout le monde je crois.

En fait, plus j’y pense, plus je me dis que j’étais bien allongé dans ces draps blancs au contact de plastique avec ce numéro collé a la peau.

Nous sommes quatre jours après le début de cette histoire, une trentaine d'année après l'arrivé aux affaires du nouveau gouverneur de notre belle cité. Imaginez une ville état, une mégapole tentaculaire, tracée de voie large, bardée de transport en commun et d'une propreté frôlant l'indécence. Les mots du Docteur Garrisson n'avaient pas été que des promesses lors de son élection comme maire. Intègre, utopiste, voir humaniste pour certain, il avait tout mis en œuvre pour réaliser le rêve de ses électeurs : une cité de verre et de pierre, une cité sans chômage, sécuritaire, et, depuis dix ans, autonome. Nous vivions dans une sorte d’expérience, posée à un quart d'heure en voiture de l'océan et loin de notre ancienne capital.

Dans les somptueux quartiers résidentiels de l'Est, entouré de bas immeubles en verre et briques rouges et de grands jardins verdoyants, il avait fait construire un formidable complexe hospitalier, accessible gratuitement à toute la population. Grâce à des capitaux étrangers et à sa soif de savoir, il avait réussit à y regrouper parmi les meilleurs spécialistes de notre ancien pays.

C'est dans cet établissement de haute performance que je me suis réveillé un jour pluvieux d'automne, le corps couvert d'un pyjama en plastique blanc et le bras relié à une perfusion où s'écoulait un liquide rosé. Le regard embrumé, je jugeais me trouver dans une vaste chambre commune, séparée de mes voisins par de grands rideaux blancs. Ma tête me lançait et mes poignets, recouverts de pansements me faisait mal. Je clignais un peu des yeux, fit un effort pour me relever et tester mon physique, mon corps ne m'avait jamais paru si raide et si lourd. Une douce et grande main se posa sur ma poitrine, je levais la tête pour voir une infirmière un peu trop grande et trop large d'épaule, elle me sourit et chuchota dans un ton condescendant :

« Vous venez de vous réveiller, restez calme. Vous avez été renversé hier sur le grand pont, vous avez juste de nombreux hématome mais rien de grave. Un médecin va bientôt venir vous prendre en charge. »

Je lui souris en retour, incapable de parler. Avec douceur, elle me replaça au fond de mon lit, fit mine de vérifier ma perfusion, mais, en profita pour injecter le contenu d'une micro seringue dans le catétaire. Instantanément, mon angoisse s'évacua pour laisser place à une vision flou et apaisante de mon environnement.

Une fraction d'éternité plus tard, je me réveillais avec moins de douleur. Mon cerveau embrumé par les drogues de ma soignante détectait un corps détendu, encore un peu endormi. Contrairement à mon premier éveil, je ne ressentait aucune velléité de tester mon physique. Je profitais de ce moment de plénitude quand mon infirmière se présenta de nouveau :

« comment vous sentez-vous ?

  • Mieux, il me semble, balbutiais-je avec difficulté. Mais que fais-je ici ? Je ne me rappelle absolument de rien.

  • Comme je vous l'ais dit, vous avez sûrement été bousculé par une voiture sur le grand pont. Les services du fleuve vous ont vu plonger dans l'eau. Vous avez eu une sacrée chance.

  • Mais, je n'ai rien de grave.

  • A part quelques bleus et d'étranges blessures sur les poignets...

  • Une tentative de suicide, la coupais-je. Est-ce une de vos pistes.

  • Pour l'instant non, elle arbora un grand sourire un peu hypocrite. Dès que votre état sera un peu plus stable, vous rencontrerez une de nos psychiatre afin d’éclaircir tout cela. »

A en juger par la succession des repas et de mes longues nuits sans rêves, deux jours se succédèrent avant que l'on se décide à me sortir du dortoir, pour une autre raison que d'ordre hygiénique. Je suivis ma soignante d'un pas mal assuré dans les méandre de ce géant hospitalier. Elle m'indiqua que l'on me changeait de service ; j'aurais une chambre individuel en neurologie le temps de résoudre, au moins partiellement mes soucis de mémoire. En attendant de me présenter mon nouveau lieu de vie, elle m'introduisit dans un vaste bureau.

Deux murs en béton brut contigu à deux grandes parois de verres encadraient une vaste table de travail. Elle même, était cernée de trois grands fauteuils en cuir rouge et bois précieux. Le tout formait un vaste espace lumineux, et paradoxalement assez peu austère grâce, entre autre, à la présence de nombreuses plantes vertes qui investissaient, dans une sorte d'anarchie, les parois brutes. Une jolie blonde, servie par de jolies yeux verts m'accueillit dans son univers avec un grand sourire, elle m'invita à m’asseoir face à elle pour entamer rapidement la discussion.

« Bonjour, monsieur, je suis le docteur Doris. Je serais votre thérapeute le temps que vous retrouviez votre mémoire. Si vous le voulez bien, nous allons commencer par essayer d'éclaircir ensemble le fil des événements. Sa voie était douce et réconfortante.

  • La dernière chose dont je me rappelle avant mon réveil, c'est cette image en forme de phrase de roman. Je me la répète sans cesse et elle m’apparaît parfois en rêve.

  • C'est en début de piste, pouvez-vous me la citer ?

  • Le couloir couleur crème, les lampes de plafond qui diffusaient une lumière blanche qui défile et cette odeur de mort, ces cris sans visages et ces visages sans nom, et surtout cette incroyable impression de ne pas exister, de n’être qu’un numéro sur une planche.

  • Et ce qui s’est passé avant votre arrivé ici, pouvez-vous m’en parler ?

    A l'énoncé de sa question, je sentis une étrange force ironique montée en moi. Sans me l'expliquer, j'eus soudainement l'envi de jouer. Je répondis d'une voie plus enjouée.

  • Pourquoi le ferai-je mademoiselle... ?

  • Doris.

  • Mademoiselle Doris ? Puis-je fumer ?

  • En avez-vous vraiment envie ?

  • De parler de ce qui s’est passer avant, non pas le moins du monde et rien ne m’y oblige. De fumer, je ne sais pas pour la bonne raison que je n’ai jamais allumé une cigarette de ma vie, enfin, vu l'état de ma mémoire…

  • Pourquoi m’avoir demandé l’autorisation alors ?

  • Pour savoir quelle impression cela fait de demander un tel droit.

  • Etes-vous réellement fou ou essayez vous seulement de le faire croire ?

Ses yeux verts insistèrent fortement sur cette question. Je me levais alors et me dirigeais vers la baie vitrée. Dix étages en dessous, l’avenue noyée dans la nuit était vide, incroyablement vide.

  • Pensez-vous que je pourrais sauter ?

Je l’entendis se lever et approcher de moi. Elle le fit doucement essayant de contrôler une certaine panique montant en elle. Enfin sa délicate main se posa sur mon épaule, je feins la surprise et me retournais. Forcée, elle me sourit et dit d’une voix mal assurée :

  • Voulez-vous bien vous rasseoir et répondre à mes questions ? Cela nous permettrait d’avancer.

  • Je m’exécutais et repris.

  • Je n’avais pas envie de sauter, et je ne suis pas fou, d’ailleurs si je l’étais je dirais que je ne le suis pas. Vous le savez très bien. J'ai juste eu l'envie soudaine de jouer avec vous.

  • Pouvez-vous développer ?

  • J'étais là, face à vous, quand l'idée de tenter un truc m'est venue. Comprenez, j'ai l'impression de ne pas savoir qui je suis, d'être une ombre en quête d'identité ; cette réaction est sans doute une résurgence de ma personnalité, ou pas.

  • Vous n'êtes pas fou. Votre personnalité a sûrement été altéré lors de l'accident, mais votre neurologue travaille sur le sujet.

Je posais le coude sur le bureau et plantais mon regard dans ses yeux.

  • Vous allez me soigner alors?

  • Ne le souhaitez vous pas ?

  • Oui et non, ce que je viens de vous faire voir me plaît assez. En moi, je sais ne jamais avoir été aussi décomplexé, il s'agit là d'une sensation de liberté assez agréable. Et, je ne pense pas être dangereux, au moins selon la doctrine officielle.

Je me rendis compte que les cicatrices de mes poignets me démangeaient et je commençais à les gratter frénétiquement.

Le regard fixé sur mon geste nerveux, elle se leva et vint se placer derrière moi ; elle me saisit les épaules. Elle savait très bien ce qu’elle faisait et cela m’inquiétait.

  • Je sais que vous n’êtes pas dangereux, pour les autres du moins, tant qu'à la doctrine officielle, je vais mettre l'ironie dont vous avez usé pour en parler, sur le compte de vos troubles. Mais vous êtes sûrement un danger pour vous.

Sa voix avait un ton faussement mielleux. Mes poignets me démangeaient de plus en plus.

  • Laissez-vous faire, répondez à mes questions je ne veux que votre bien.

Sans savoir pourquoi, je ressentis soudain les symptômes : nervosité, incapacité à se tenir en place, sensation d’emprisonnement, besoin d’autre chose.

  • Alors que s’est il passé ce soir là ?

  • Quand balbutiais-je ?

  • Avant le couloir et les lumières ?

  • Je ne sais pas, je ne sais plus.

  • Il est temps d’arrêter de jouer

  • Qui êtes-vous mademoiselle Doris ? Cherchez-vous à m’aider ou à me torturer pour me faire dire quelque chose dont j’ignore la nature ?

Comprenant son échec, elle vint se rasseoir devant moi. Je sus, dès la première question, que le fait que mon esprit se trouvait porté sur la baie ne lui avait pas échappé.

  • Etes- vous sur que vous n’auriez pas sauté tout à l’heure ?

  • Doris, si je ne réponds pas aux questions que vous avez l’obligeance de me poser, c'est seulement que je n'en ai pas les capacités. »

Notre premier entretien, ainsi que ce premier contact avec ma réalité de patient se termina sur cette phrase. Il s'en suivit quelques mots de politesse. Puis, mon vis à vis alla ouvrir la porte de son bureau pour m'inviter à sortir. Sur le palier, mon infirmière m'attendait pour me raccompagner à mon lit.

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