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publication de mes élucubrations

18 Nov

suite

Publié par Clément RAULIN

Premier rapport à un supérieur

Le patient parti, Doris s'enfonça profondément dans son fauteuil avec un grand soupir. Elle baissa ses lourdes paupières sur cet étrange entretien. D'une main sûr, elle tira une clef de sous sa blouse, ouvra un tiroir de son bureau pour en sortir une bouteille de liquide clair et un verre carré.

La boisson brûlante lui réchauffa le corps et lui vida la tête. Toujours les yeux fermés, elle rangea le tout en maudissant sa faiblesse grandissante. Quand elle les ouvrit, il lui sembla y voir plus clairement ; le patient était parti et elle pouvait de nouveau prendre pleine possession de l'espace. Décidée, elle se leva, fit le tour de sa cage, passa la main sur ses plantes avec un léger sourire aux lèvres. Une dernière tâche à accomplir et sa longue journée se terminerait, songea-t-elle en retournant à son bureau.

Elle s'assit, sereine, saisit ses notes et avisa l'interphone. Il s'y trouvait un bouton rouge, une ligne direct vers son plus haut supérieur. Sans trop savoir pourquoi, elle avait eu ordre de l'utiliser dès son entretien terminé.

Après trois brève sonnerie, une voie autoritaire teintée de condescendance s'éleva de l'engin

« Bonjour, mademoiselle Doris, comment allez-vous ?

  • Bien Docteur Garrison, je vous appelle suite à mon entretien.

  • Alors, qu’en pensez-vous mademoiselle Doris ?

  • Nous jouons au chat et à la souris Docteur, c’est assez compliqué. Ce type risque d’être très difficile à cerner.

  • Vous auriez pu prolonger l’entretien, non ?

Malgré elle, elle oubliait toujours que tout, en ces lieux, était sous surveillance vidéo.

  • Cela n’aurait hélas eu aucun intérêt, il a compris qu’aucune de ses questions ne trouveraient réponse et j’en ai déduit la même chose des miennes. Mais nous reprendrons plus tard. Pour l’instant je l’ai fait reconduire à sa chambre.

  • Bien, je vous fais toute confiance comme d'habitude.

  • Merci Docteur. »

L'interphone se coupa sèchement, laissant la psychiatre dans un profond silence.

Retour à mon expérience

Cet endroit était terriblement impersonnel, ce lit d’acier aux draps blancs, cette télé de qualité moyenne et la vitre ne laissant passer que peu de lumière. Bien qu’atténué, je ressentais toujours les symptômes réveillés par Mlle Doris. Mes poignets me faisaient encore souffrir. Finalement j’aurais peut-être dû répondre à ses questions, seulement pour voir où cela nous aurait mener. N’était-ce pas là le but de tous jeux : voir où cela nous mène. Après tout, j’aurais peut-être sauté, j’avais tellement besoin de me séparer de ces symptômes.

Minuit venait de sonner à l’horloge de l’hôpital. Pour beaucoup il s’agit de l’heure du crime, pour moi, c’était l’heure de la vie. Mon cerveau doucement s’active et mes sens s’affûtent. Est-ce bien le moment Mlle Doris ? Mais elle n’était pas là, personne n’est jamais là à une telle heure. Dehors, j’entendis quelques camions qui passaient ; sans réelle raison je me concentrais sur ce son et j’essayais d’imaginer ce que pouvaient ressentir les chauffeurs. Seul, la nuit, loin de tout, de la famille, de leurs enfants. Comme beaucoup, j’avais été surpris que, même à notre époque, ces travailleurs pouvaient encore se permettre d’avoir une famille. Les gens supportent toujours le fait que leurs proches puissent disparaître à tout moment.

Au loin une explosion se fit entendre, quelque rafales puis le son habituel des ambulances. Même hors de chez moi je devais supporter ces sons quotidiens. Une pensée vint soudain me consoler. Mlle Doris avait joué le jeu hier, peut-être peut-on encore rire dans ce bas monde.

Deuxième jour

Comme un rituel, on vint me tirer de la chambre en fin de soirée, quand la nuit emplissait encore un peu l'espace de mystère. Mon infirmière tout comme le service avait changé. Elle était plus élancée, mais aussi plus fermée, peu souriante, avec un visage taillée au ciseau dans une pierre trop dur. Sans un mot, elle me mena au bureau de ma psychiatre.

Assise derrière son bureau, elle me fit signe de m'asseoir. Après les politesses d'usage, elle entra dans le vif du sujet.

« Reprenons si vous le voulais bien.

  • Pourquoi pas.

  • Etes-vous mieux disposé ce jour?

  • Je n'ai jamais été mal disposé, je ne sais tout simplement pas ce que je suis et nombre de questions assaillent mon esprit dans un ordre par trop anarchique. Par exemple:combien y a-t-il eu de morts hier soir ? Répondez s’il vous plaît.

  • Une dizaine je crois, ils ont attaqué un convoi de camions de viande. Vous avez entendu les bruits, vous ne dormiez pas ?

  • Vous déduisez rapidement les choses qui tombent sous le sens, docteur. Vous voyez, je ne peux m'empêcher d’utiliser un ton sarcastique. Mais je ne crois pas avoir eu ce trait de personnalité là avant.

  • C'est pourquoi, nous devons avoir ces entretiens, pour vous aider à savoir qui vous êtes. Mais vous n’avez toujours pas répondu à ma première question. Alors êtes-vous mieux disposé qu’hier soir ?

  • Oui, je crois. Mais sachez que je ne sais toujours pas ce qui s’est passé avant la lumière et le cris.

  • Avez-vous les symptômes ?

  • En ce moment ça va. J’ai décidé que votre présence devait me rassurer. Ai-je tord ?

  • Non vous avez entièrement raison, je suis là pour vous aider. Vous allez vraiment mal n’est-ce pas ?

  • Peut-être. Mon esprit semble nager dans le vide, est-ce aller mal ? je ne sais pas.

Doris saisit une feuille et un crayon et griffonna rapidement quelque chose avant de reprendre :

  • vous vous rappelez peut être de personnes extérieures à vous, de personnes de votre entourage. Si c'était le cas, nous pourrions les contacter pour nous aider.

  • Est-ce que cela aurait une quelconque importance…non je ne vois pas, je n’ai personne en tête pour l’instant, je verrai plus tard.

  • Mais, vous ne vous souvenez-vous de personnes en particulier.

  • Je ne crois pas, mais il n’y a surtout personne qui me connaisse assez pour accepter le fait que je sois là, à parler avec quelqu’un comme vous.

  • Ne pensez-vous pas qu’ils comprendraient ? »

Sans savoir pourquoi je me levais et me dirigeais vers la fenêtre. Les stores avaient été tiré. Certainement pour empêcher le soleil se levant d’inonder la pièce, plus sûrement pour me cacher la vie extérieure.

  • Combien de temps devrais-je rester ici ?

  • Cela dépend de vous. Vous vous sentez prisonnier n’est-ce pas ? Vous ne pouvez suivre votre instinct destructeur dans cet endroit où tout est régi par la loi de la médecine.

  • Chère Doris, ce petit jeu m’amuse, mais il faudrait voir à en finir. Elle ne s’était pas levée aujourd’hui pour venir me sauver, elle avait préféré baisser les stores, m’enlever la vue du vide, de la liberté. Ainsi, elle avait pu rester assise à son bureau à prendre des notes. Le contact visuel d’hier avait du la gêner. Comme beaucoup, elle n’avait supporter mon regard.

  • Pourquoi prenez-vous des notes Mlle Doris ?

  • Pour pouvoir me rappeler, analyser qui vous êtes exactement. Ce serait bien que vous veniez vous rasseoir face à moi.

  • Avez-vous vu « color of night », Docteur ?

C’était la deuxième fois que je l’appelais ainsi.

  • C’est un vieux film des années 90 n’est-ce pas ? Oui je l’ai vu, certains profs pensent que son commentaire devrait être obligatoire en fac.

  • Ce film vous obsède Docteur. Vous avez tellement peur que je saute que vous me cachez la vue.

Je sentis ces yeux se fixer froidement sur ma nuque, avec un certain désir de meurtre.

  • Ce n’est pas moi le malade ici, c’est vous !

Je me tournais brusquement pour relever son regard.

  • Je n’ai pas dis que vous étiez malade Docteur mais…

  • Mais quoi M…?

  • Vous vous emballez, vous devriez rester calme dans cette situation. On ne vous a pas appris cela à l’école.

  • Ecoutez, si vous voulez sortir d’ici soyez coopératif.

  • Ai-je vraiment une chance ? Restez réaliste Docteur, je suis dangereux et vous le savez. D’ailleurs tout le monde le sait.

  • Alors dites-moi ce que je dois savoir, qu’on en finisse. Qu’est-ce qui vous est arrivé avant ?»

Mes poignets me démangèrent soudain : signe certain que ce petit jeu m’amusait de moins en moins.

« je ne peux répondre à cette question car je ne sais pas ce qui s’est passé avant »

J’accusais le coup et baissais les yeux. Comme le boxeur vaincu, je me sentis cahot et pour la première fois depuis le début de nos conversations, je me rendis.

  • J’aimerais réellement comprendre ce qui s’est passé Docteur. Pourquoi, j'ai la sensation d'être, parfois, un autre, pourquoi je joue comme cela avec vous. Je ne sais même pas pourquoi nous répétons aussi souvent que je suis dangereux.

Son regard se fit à son tour moins dur, plus compatissant. Il y dénotait même une note de pitié.

  • Excusez-moi de vous brusquer M mais j’ai autant envie de comprendre que vous, nous ne sommes pas là pour jouer, sachez-le. Vous avez fini de participer avec vos règles, maintenant, c’est moi qui les fixent.

  • D’où vous viennent tous ces renseignements ? Les symptômes, le jeu. J'ai l'impression que vous en savez beaucoup plus que vous voulez bien le dire.

  • Je vous le dirais plus tard si vous le voulez bien. »

Je ne sais trop bien si tout devait de finir par une énigme, mais nous en restions là. De nouveau, je me retrouvais allongé, sûrement drogué. Désormais, à l'époque de la normalisation, les entraves aux lits des hôpitaux avaient été avantageusement échangés des doses chimiques introduits en perfusion.

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