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publication de mes élucubrations

01 Jun

Reprenons après le saut

Publié par Clément RAULIN

QUELQUES MOIS APRES MON SAUT

 

Franck et un vieil hôtel

Vile solitude, tu m’appartenais désormais ; nous étions condamnés à vivre ensemble parmi le bétail du conformisme. Ni heureux, ni malheureux, avec l’impression de voguer dans le vide sentimental le plus complet, j’errais sur la digue, le long de la plage ; sans but, comme je l’avais fait par une nuit brumeuse il y a quelques mois, je marchais, rêvant au passé et au futur inconscient de mon présent. Mes yeux mouillés de larmes de sang laissaient planés mon regard sur la grande dame couleur d’encre bleue. Parfois, des traits blancs se dessinaient maladroitement à sa surface avant de venir s’éteindre sur la plage, mouillant de leur belle mort le sable. Si douces et pourtant si ardues dans leur besogne, les vagues n’en finissaient pas de venir effacer les traces des passants et des rêveurs qui s’étaient attardés les admirer, l’esprit empli de lointain désir.

Dans le ciel, des nuages clairs troublaient la nuit d’obsidienne, nuit sans lune ni étoile, nuit désespérée se reflétant dans la mer et sur la terre. Tout était si sombre, si triste et pourtant si beau ; la mer lavant le sable et la terre depuis tant de siècles sous le regard désintéressé d’un univers cyclothymique, les hommes amoureux ou sans espoir errant ou ayant erré marquant de leur rêve l’endroit et puis, ceux qui restaient, infatigables ou immortels. De qui m’inspirais-je en cet instant éternel ? Peut-être de toi, traîtresse aux yeux de rêve et aux cheveux incertains. Cœur brisé, âme perdue dans je ne sais quel souvenir lointain, je ne pouvais plus rien attendre ; même la mort ne faisait plus désormais partie de mon destin. Seule, à jamais fidèle, la solitude hantait encore mon esprit, s’amusant à me faire peur, à m’achever sur le bûché de l’ignorance.

Comme toi, la mer avait trahi nombre de ceux qui l’aimait : pauvre pêcheur n’ayant jamais revu leur pays. Tant de mères que tu as laissées orpheline de leur enfant attendent, les pieds sur terre, fidèles et déjà mortes. Infidèle et immortelle, tu te moques, tu aimes l’affrontement, la bataille : seule ta lutte avec le troupeau des hommes t’amuse encore. S’inspirant, elle m’a vaincu, jeté à terre, livré poings et mains liés à cette chose sortie de l’ombre. Et, s'il est vrai que les marins que tu prends ne connaissent le repos, alors je suis comme eux : condamné à naviguer sur ce monde et à vivre de la vie. Comme tu pouvais être calme alors que nos âmes se débattent encore pour comprendre. Aussi incroyable cela soit pour moi, le piètre humain que j’étais, devenait doucement un piètre errant.

Alors que mes larmes n’en finissent pas de venir nourrir la terre de leur désarroi, je la vis. Là-bas, à quelques dizaines de mètres de la digue s’élevait une fière et sombre demeure. Elle semblait sortir de la nuit des temps, mise là entre terre et mer, ancrée dans le sable, au milieu des grandes herbes des dunes. Elle s'était fondue dans le paysage surnaturel des lieux comme si elle lui appartenait de toute son âme. Il s’agissait d’un vieil hôtel sans client ni gérant. Ses vieux murs oubliés des hommes soutenaient un toit n’abritant plus que nos fantômes et fantasmes de l'ancien monde.

J’y entrais comme on entre dans un cimetière, avec silence et recueillement. Derrière le comptoir, les clefs étalaient toujours leur morne éclat sur un tableau encombré de toiles de soie arachnide. Dernier vestige ornant le bois blanc sable du plateau, la sonnette était recouverte d’une lourde couche de poussière formant des strates parfaites. Les lieux en étaient envahis et, sous sa fine couche, les bois laqués ne révélaient plus d’aucun souvenir : l’endroit paraissait mort depuis des millénaires. Le temps en avait effacé les dernières traces de sentiment. Même la présence que je devinais était enfouie sous la saleté qui assaillait mes sens. Dans les salons du rez-de-chaussée, plus aucun meuble ne brisait la morosité que constitue une pièce vide ; même la cuisine avait été vidée de ses instruments. Alors, d’où venait cette odeur quasi imperceptible ? Qui avait blessé de ces pas l’immaculée couche de sable qui avait conquis le plancher ?

Perplexe, je voulais comprendre où vivait cette présence. Me rendant plus silencieux que le vent frôlant la mer, je retournais dans l’entrée. Mes sens aiguisés se mirent en quête. Jamais je n’avais réussi, auparavant, à mémoriser chaque chose, regarder avec une telle perspicacité en aussi peu de temps. Elle vivait dans la chambre 24 ; seule paire de clefs manquante au tableau. En effet, la porte vers laquelle me portait mon odorat était ornée d’une petite plaque de cuivre frappée d’un deux et d’un quatre. Hélas, je ne pouvais assouvir ma curiosité maladive héritée de ma vie de mortelle ; je me trouvais devant une porte close. Je souris en songeant à mon impatience : n’avais-je pas toute l’éternité ?

Un vieux lit sans drap recouvert d’une simple couverture blanche, une simple chaise de guingois, une dizaine de mètres carrés : ainsi s’ouvrit à mes yeux la chambre n° 13. La salle de bain y incombant restait dans le style avec sa minuscule douche, son lavabo de coin et son urinoir cassé. Les vieux volets de bois et de fer rouillés ne laissaient filtrer aucune lueur du dehors ; fatigué par ma longue marche depuis la ville, lassé de ma longue vie d’humain et encore plus de ma courte existence de vampire, je m’allongeais dans l’attente de sa venue. Comme avant cette étrange nuit, le temps et le silence m’oppressait, la peur du vide s’émissa en moi faisant se tendre mes muscles en état de sous-alimentation. Je me rendis alors compte que je reprenais cette position d’enfant apeuré, de fœtus : les genoux repliés le long de mon torse, les bras les étreignant, mes yeux se mirent à voguer d’un mur à l’autre, de la chaise à la fenêtre condamnée. Malgré l’obscurité, mon regard maudit perçait chaque mystère de l’endroit ; nul recoin, nul ombre ne s’opposait à mon acuité. Et puis, après avoir fini mon exploration visuelle, je songeais aux autres, à ceux qui partiraient, aux matelots qui ne goûteraient jamais aux plaisirs et affres de la vie éternelle. Etais-je condamné ou privilégié ? Etait-ce une faveur que de voir mourir les autres et les choses changés alors que votre âge et votre apparence sont dissociés du temps qui n’en finit pas de passer ?

Pour échapper à ces formes de terreur, je finis par me lever, je voulais voir la nuit, mon nouveau repère. La fenêtre ne fermait plus, mais les antiques persiennes m’offrirent une agréable résistance. Quand, enfin, les rideaux de bois cédèrent à ma volonté, je pus admirer cette sorte d’apocalypse constituée par la mer d’encre et le sabre assombri par une nuit sans lune à peine troublée par de lourds nuages blancs. Dans cet univers de rêve pour ceux que je représente, elle apporta, dès son apparition, quelque chose de bon et juste. Un instant je crus voir la nuit reculée devant ses pas.

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